MÉDIUM N°18
 
  Revue trimestrielle dirigée par Régis Debray
 
 
 
 

BONJOUR L'ANCÊTRE __________________________________________

Roland Barthes, avec Daniel Bougnoux, Françoise Gaillard et Louise Merzeau

Coordonnée par Daniel Bougnoux, une journée INA-Sorbonne s’est tenue à la salle Louis-Liard, le vendredi 13 juin 2008, pour traiter des « Empreintes de Roland Barthes ». Plus vivace que le signe symbolique, la notion d’empreinte fait référence aux marques laissées par un corps. Or le corps – ou plus précisément l’incarnation d’une pensée dans un jeu de traces elles-mêmes soutenues par un dispositif technique – occupe depuis le début notre médiologie…Nous marchions nous-mêmes sur les traces de Barthes, dont l’œuvre brille aujourd’hui d’un éclat singulier.
Il y eut en effet plusieurs Barthes, dont le nom demeure généralement accolé à la percée baptisée « sémiologie » dans le champ des sciences humaines. Lui-même pourtant ne s’en contenta pas, et l’on vit le théoricien militant du théâtre populaire, puis d’une sémiologie d’abord marquée par Brecht, glisser au fil des années soixante-dix de la culture des codes à l’approche délicate des corps, et notamment des traces ou de ces empreintes sensibles dont témoigne, après le théâtre, la photographie. Son dernier livre, La Chambre claire, traite de l’indice, de l’aura, de l’empreinte. La critique ou le retournement de la sémiologie opérés par Barthes dessinaient-ils l’émergence d’une médiologie ? Chacun employa cette journée à tirer d’une grande œuvre ses propres matériaux, et à dire les empreintes laissées en lui par Roland Barthes – à la façon d’un chat.

Parmi les quatorze conférences prononcées, illustrées de nombreuses vidéos d’archives, nous publions ici celles des trois membres de Médium présents à cette journée ; le volume complet des actes paraîtra en février 2009 aux Éditions Cécile Defaut.


Les empreintes, non l’emprise, Daniel Bougnoux

En philosophie, autour des années 60-70, Roland Barthes ne tenait pas le haut du pavé. Il ne partageait pas les objectifs grandioses d’Althusser, Deleuze, Derrida, Foucault ou Lacan ; on le citait à côté d’eux, sans doute, mais il passait pour mineur. Or, mineur, c’est aussi celui qui creuse – par exemple des empreintes.
Comment opère l’influence d’un penseur ? Passe-t-elle par ses thèses ou par son style ? Roland Barthes nous aura tenu un discours de séduction plus que de science, et ce discours s’attrape sur le mode d’une certaine contagion ; songeons aussi à la façon dont Nietzsche parlait de la vérité en philosophie, dans un paragraphe fameux de Par-delà le bien et le mal : pour peu que la vérité soit femme, on ne l’attrapera ni avec des raisonnements ni avec des thèses…

Daniel Bougnoux est professeur émérite à l’université Stendhal de Grenoble.

Incarnations, Françoise Gaillard

Dans le lexique d’un auteur, ne faut-il pas qu’il y ait toujours un mot-mana un mot dont la signification ardente, multiforme, insaisissable et comme sacrée, donne, l’illusion que par ce mot on peut répondre à tout ? » se demande Roland Barthes dans l’un des fragments du Roland Barthes par Roland Barthes. Le mana, qui a tant intrigué les ethnologues, ne serait-il qu’une sorte de joker ? Le mana polynésien jouit d’un double pouvoir : celui d’ouvrir sur le symbolique, et de faire pivoter le sens. Ce mot flottant ouvre et embraye. On connaît l’horreur de Roland Barthes pour l’arrogance des mots qui ont le dernier mot ; selon lui, un auteur, qu’il soit théoricien ou littérateur, a besoin d’un mot qui, loin de le fermer sur lui-même, assure au sens sa relance, comme à ce jeu de la main chaude qu’il évoque souvent et dont il fait une bonne figure du discours. « Ce mot, nous dit-il dans le même fragment, est apparu dans son œuvre peu à peu ; il a d’abord été masqué par l’instance de la Vérité (celle de l’Histoire), ensuite par celle de la Validité (celle des systèmes et des structures) ; maintenant, il s’épanouit ; ce mot-mana, c’est le mot “corps”. »

Françoise Gaillard est philosophe, enseigne à l’université Paris VII, est membre du comité de rédaction des revues Esprit et Médium. Son dernier livre paru est Diana Crash, Descartes et Cie, 1999.

Du signe à la trace, Louise Merzeau

Si Roland Barthes était vivant, il égrènerait ses biographèmes sur le réseau. Son blog, le-plaisir-du-web.com, serait l’un des plus fréquentés de la Toile. Courts billets ciselés d’intelligence, langue inventive et néanmoins toujours accessible, érudition de l’ordinaire, liberté d’énonciation… Barthes serait à n’en pas douter le prince de la blogosphère.
Du moins pendant quelques semaines. Car il ne supporterait probablement pas plus longtemps de devoir partager sa page avec le tout-venant des internautes – au style SMS, aux relations brutales et aux ego concurrentiels. Il a certes toujours défendu l’idée que le texte est un réseau ouvert et dynamique, où le lecteur doit jouer pleinement son rôle. Mais pas au point de renoncer à sa propre part d’ombre. Et puis, des Roland Barthes par Roland Barthes, il y en a plein le Web : Albert Dupont par Albert Dupont, John Smith par John Smith… Sous l’effet du court-circuit des médiations éditoriales et scientifiques, ce qui était il y a trente ans promenade solitaire, audace et invention, est devenu monnaie courante, vulgate et prolifération.

Louise Merzeau est maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris Ouest, membre du CRIS et photographe. Son dernier livre publié est Au jour le jour, Descartes et Cie, 2004.

 
     
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L’argent maîtrisé ?, par Paul Soriano

Dès 2007, avant que la crise n’éclate, Médium avait organisé un séminaire sur l’argent maître. Notre dernier numéro double en a présenté la synthèse. Depuis, la crise est entrée dans sa phase aiguë, celle qui requiert des remèdes et appelle aux réformes. Le temps est venu de se rappeler que « crise » signifie à la fois choix et décision. Quels scénarios pour une sortie de crise ?
Quand on songe à celle de 29, on hésite à s’écrier « Vive la crise ! » : en effet, contrairement à une pieuse légende, ce n’est pas le New Deal rooseveltien mais bien la guerre qui a mis un terme à la Grande Dépression. Il reste que la présente crise a au moins le mérite de mettre en pleine lumière des réalités dissimulées par le business as usual. Elle ouvre aussi le champ des possibles en révélant que ce qui n’était pas concevable s’est pourtant bien produit : la disparition des principales banques d’affaires de Wall Street, par exemple, ou encore la mobilisation de centaines de milliards d’argent public au secours des banques en faillite.

Paul Soriano est chargé de mission « études et recherches » à la direction de la stratégie du groupe La Poste. Dernier livre publié : Internet, l’inquiétante extase, avec Alain Finkielkraut (Mille et Une Nuits, 2001).

 

Courrier électronique, par Emmanuel Cauvin

Le courrier électronique est devenu en quelques années le vecteur de la majeure partie des communications intra et interentreprises. Son utilisation est monnaie courante dans la sphère privée. À travers une comparaison entre courrier électronique et lettres postales, on comprend quelles perspectives, légèrement enivrantes, peuvent naître de ce que nous utilisons tous les jours de manière instinctive.
Pour ce qui concerne les entreprises, la chose a pris des proportions ahurissantes. Le courrier électronique, considéré sous l’angle de la masse des messages reçus et envoyés, est bien plus qu’un actif, comme une usine, un immeuble ou un droit de propriété intellectuelle, bien plus qu’un outil, comme un banal logiciel, il représente et renferme à lui tout seul la majeure partie – sinon la totalité – des affaires d’une entreprise. Tout passe par là ! La vie de l’entreprise est désormais enregistrée, heure par heure, minute par minute, et cela dans un outil commun semblable à la boîte noire d’un avion (une boîte noire qui enregistrerait non seulement les pilotes, mais tout le personnel de bord ainsi que les passagers !). L’envahissement concerne également les échanges entre les individus. La formule « je t’envoie un mail » devient presque rituelle pour conclure la moindre causerie au coin de la rue.


Emmanuel Cauvin est juriste d’entreprise spécialisé en droit des technologies de l’information, membre du conseil d’administration de l’AFDIT (Association Française du Droit de l’Informatique et des Télécoms). Livres parus : Guide Juridique de la micro, Éd. du Téléphone, 1996 et Ils regardent le gouffre, 2008, http://www.thebookedition.com/ils-regardent-le-gouffre-emmanuel-cauvin-p-8481.html (service d’impression à la demande).

 

Dandy ou snob, choisissez, par Pierre Chédeville

Snob avenant et dandy ténébreux, ces deux figures qui émergent de la dissolution des sociétés d’ordre s’opposent mais vont de pair, comme les pôles de l’aimant. Le premier est un animal social plutôt sympathique engagé dans la conjuration des égo, le second, un solitaire sans Dieu ni maître ni amis. Gardons-nous bien de sous-estimer leur influence : elle éclaire notre histoire récente et détermine notre avenir, selon que l’un ou l’autre l’emportera. Si Proust marque un tel tournant dans la culture, c’est qu’il a, mieux que les autres, débusqué et décrypté le snobisme à l’œuvre dans les mécanismes sociaux, et montré à quel point il est une dimension essentielle pour comprendre le fonctionnement de la société occidentale contemporaine. Cependant, le snobisme n’est pas un phénomène figé, et il n’a jamais cessé, en réalité, de muter depuis deux siècles. Or c’est l’étude de ces mutations qui nous paraît devoir retenir l’attention en cela qu’elles éclairent les ruptures rapides qui ont caractérisé les deux derniers siècles. Parmi ces mutations figure l’apparition du dandysme, dont George Brummell fut le prophète ; il incarna l’apparition de l’ « individu total ». Dès lors, l’histoire humaine récente peut se lire comme la lutte essentielle entre les snobs et les dandys.

Pierre Chédeville a une double formation en management et en littérature. Présent dans le monde de l’entreprise, où il est spécialiste du domaine bancaire, il n’a cependant pas cessé de questionner les grands textes pour essayer d’éclairer de manière décalée le monde contemporain.

 

Paul Valéry : l’esprit par la main, par Valérie Deshoulières

Parmi les « métisseurs du monde », figure au premier chef Valéry, pionnier de l’approche médiologique. Nul n’a mieux que lui raccordé les domaines indûment dissociés du spirituel et du physique. Chez lui, techno-, n’est pas une injure mais un éloge, non un obstacle, mais un élan.
En 1938, dans le discours qu’il prononce à l’amphithéâtre de la faculté de médecine de Paris, à l’occasion de la séance du congrès annuel de chirurgie, Paul Valéry s’étonne qu’il n’existe pas de « Traité de la main », une étude en profondeur des virtualités innombrables de « cette machine prodigieuse qui assemble la sensibilité la plus nuancée aux forces les plus déliées ». L’entreprise lui paraît presque impossible au demeurant, pour ce que cet appareil serve tant de causes : tour à tour, marteau, prière, tenaille, parole du sourd, geste du muet, la main, « agent universel », lui semble insaisissable. Quel « désordre lyrique », de fait, n’engendre-t-elle pas ? Quelle image de ce qui put se passer dans toutes les périodes du monde au moment où ce discours fut prononcé ne constitue-t-elle pas aussi ? Deux écrivains, dont l’activité essentielle est manuelle, n’écrivant, chacun l’a reconnu à sa manière, que pour « s’occuper les mains », s’efforcent de lire dans ce trait, à la fois physique et spirituel, le passé, le présent et l’avenir de leur époque, et retissent, via le dialogue des générations, les liens d’appartenance. Les mains, plus que tout autre trait, se transmettent. « Parce qu’elles se touchent et se serrent. » Ayant simultanément vécu dans le temps aux odeurs surannées des manufactures et dans un autre tendant à disparaître dans le « choc du futur », Tiphaine Samoyault confesse avoir développé « une certaine boiterie dans l’époque ». Valéry claudique mêmement dans la sienne : sa méditation sur cette partie du corps humain s’étendant du poignet jusqu’à l’extrémité des doigts, successivement instrument et symbole, outil poétique et machine à calculer, s’achève en interrogation quelque peu angoissée. Songeant au fait qu’il n’existe point, peut-être, dans toute la série animale, « un seul être capable de faire un nœud de fil », le poète médite, à partir du faire, qui est le propre de la main, sur « l’effet des relais » : comme l’enfant peut, d’un mouvement anodin, provoquer une explosion, le savant est susceptible d’engendrer, « par relais », des effets sensibles contradictoires comme réparer les tissus malades ou faire sauter les atomes. De cette main, qui bénit et détruit, porte les armes et le bistouri, il fait l’emblème de l’interface du matériel et du spirituel, du trivial et du sublime, du réel et de l’imaginaire ; il la qualifie doublement d’« organe du possible » et d’« organe de la certitude positive ».

Valérie Deshoulières est professeur de littérature à l’université de la Sarre (Allemagne) et dirige l’Institut français de Saarbrücken. Elle a publié de nombreuses études sur la tristesse du savoir au xxe siècle (dont Métamorphoses de l’idiot, Klincksieck, 2005).

L’apprenant digital, par Torsten Meyer

Plutôt que de se demander comment introduire les nouveaux médias à l’école, ou comment leur interdire au contraire d’en franchir le seuil, Torsten Meyer invite à s’interroger sur la manière dont l’éducation, ce work in progress, peut encore trouver son chemin dans l’hypersphère où s’ébrouent les digital natives.
Dès le xviie siècle, Comenius (considéré comme « le père de la pédagogie moderne ») insiste dans sa Pampaedia (Instruction universelle) sur l’obligation scolaire pour tous. Dans l’Orbis sensualium pictus (1658), best-seller des manuels de cours élémentaires réédité deux cent cinquante fois jusqu’à la fin du xixe siècle, il préconise l’utilisation systématique de l’illustration à des fins didactiques. Johann Friedrich Herbart 1 (considéré quant à lui comme un « classique de la pédagogie ») soutient dès 1804 que le « principal objet de l’éducation [est de donner] une représentation esthétique du monde ». Plus près de nous, Vilém Flusser 2 place la Paideia au cœur des questions de communication, en intégrant la notion de médias au processus long de la transmission entre générations. La pédagogie est médiation, une pédagogie immédiate est impensable, et toute théorie de l’éducation qui négligerait cette interdépendance serait incomplète.


Torsten Meyer est professeur en sciences de l’éducation, à l’université de Hambourg.

 
     
 

PENSE-BÊTE (4), par RÉGIS DEBRAY

Suite du journal intime d’un médiologue zigzaguant, nez au vent, à travers images, lectures, faits divers et rencontres.

La force magnétique des faibles
Le cuir se tanne à la longue, mais il est des articles du Dictionnaire des idées reçues qui donnent de l’urticaire. Comme celui-ci, sous la plume d’un critique du Figaro à propos des Frères séparés (Drieu, Aragon et Malraux) : « La prosternation devant les monstres de puissance est chez nous une tentation permanente des clercs. » Comme ce serait simple et rassurant, « la soumission des hommes de l’art à la force brute ».

Sacrilège Agfacolor
Les Parisiens sous l’Occupation, à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Sont exposées les seules images en couleurs prises dans le Paris occupé par un journaliste français, André Zucca, pour le compte de Signal, organe allemand de propagande nazie. Articles scandalisés, regard gêné du visiteur, notes furibardes sur le cahier des signatures, à la sortie.

Bibliophilie

Un responsable des achats de la BNF m’évoque le boom des manuscrits et des grands papiers. La spéculation « pousse » le livre plus que jamais, comme naguère l’œuvre d’art. La littérature s’étiole, la peinture sur toile sombre, et les cours flambent. Enterrement de première classe ou résurrection par la bande ? On verra.

Pékin, JO

Les Jeux de la honte ? Une monstruosité de plus pour un monde de brutes et d’abrutis ? Le triomphe de la non-pensée ? La cérémonie d’ouverture m’a paru aux antipodes de ces jugements ou de ces craintes, comme une réplique sans paroles jetée à la cantonade au parterre terrestre. Je ne me rappelle pas avoir vu un spectacle aussi somptueux, mais à la fois aussi intelligent, subtil et civilisé.

Et après, quoi ?
Ce qui taraude le médiologue, passéiste seulement parce que l’avenir a un long passé, c’est en réalité la question du lendemain : dans tout ce qui advient, qu’est-ce qui se continuera ? Et pourquoi l’un se survit et l’autre pas ? « Notre héritage n’a été précédé d’aucun testament », c’est l’orgueil de l’initiateur absolu.
Ç a-a-été, vraiment ?
Graffiti 50 : en tombant par hasard sur l’émission de Pierre Lescure sur France 5, je vois passer les événements, les clichés, les rengaines qui ont moulé, modelé mon adolescence – comme, dit-on, les promis-à-la-mort voient défiler leur vie en quelques minutes (je puis attester ce on-dit).

L’antirides
Quand on déménage sa bibliothèque et que le tri fatidique s’impose, on s’aperçoit qu’il y a deux écueils susceptibles de briser la barque d’un auteur : l’antiquité et l’actualité.

Les copains d’abord
Daniel Barenboim, dont la justesse de ton et le sens des réalités (qui n’est pas le trait dominant des musiciens) me laissent chaque fois pantois d’admiration, évoquant son enfance familiale à Buenos Aires pour Le Monde, note en passant : « Nous fréquentions moins la synagogue pour des raisons religieuses que parce que c’était un centre de la vie sociale juive, où l’on jouait, chantait, dansait. »

Fine mouche
Pioché dans Proust, La Prisonnière : « Chaque fois que se produit un événement accessible à la vulgarité d’esprit du journaliste philosophe, c’est-à-dire généralement un événement politique, les journalistes philosophes sont persuadés qu’il y a quelque chose de changé en France » (Pléiade, III, p. 264).

Tourisme et culture
Les femmes girafes, clou des visites touristiques en Birmanie (et dans le nord de la Thaïlande), se rebiffent. En costume traditionnel, avec une coiffe multicolore, elles ont le cou allongé, déformé, hideusement, par une douzaine d’anneaux de cuivre, et l’image vendeuse est sur tous les dépliants et panneaux publicitaires des agences de voyages vantant la région.

Un prospectiviste oublié
Paul Valéry a prévu Ben Laden. Voici ce qu’il écrivait en 1929 : « On verra se développer les entreprises de peu d’hommes choisis, agissant par équipes, produisant en quelques instants, à une heure, dans un lieu imprévus, des événements écrasants. »

Animaux
« Ce qui m’intéresse, au-delà de l’animal, c’est l’homme », a dernièrement confié l’excellent Jean-Didier Vincent, éminent neurobiologiste et grand humaniste.

Zones frontières
Répétition, près de Bruxelles, dans une sorte de foire aux spectacles où les théâtres viennent faire leur marché pour l’année prochaine, de mon Julien l’Apostat, devenu simple monologue, fort bien monté et joué par Jean-Claude Idée et le comédien belge Jean-Pierre Frison. « Pourquoi s’intéresser à des personnages aussi lointains, à une époque aussi floue, aussi indécise que le ive siècle de notre ère ? » me demande un journaliste un peu peiné mais bienveillant. C’est moi qui ai peiné à répondre, et, je crains, à convaincre.

André Malraux et la modernité
Colloque en Sorbonne. Le propos, ô combien justifié, est de sauver des limbes Le Miroir des limbes, et de remettre au goût du jour le mémorialiste des Antimémoires. Tout en apportant avec d’autres ma petite bouée à l’équipe des sauveteurs (tous remarquables), sous forme d’une réplique argumentée aux arguments répétitifs de l’accusation (le ministre, le mythomane, l’emberlificoteur, le franchouillard), je ne peux me défendre de l’impression que se livre là un baroud d’honneur pour une cause perdue.

Afghanistan
Dix soldats français tués. Le président ne changera pas notre politique. Notre cause est juste. Nous luttons contre le terrorisme. Si nous partions, nos libertés seraient en péril, ce serait une catastrophe pour le monde entier, on ne s’en relèverait pas, etc. Quand on est assez âgé pour avoir entendu les mêmes couplets, au mot près, s’agissant de l’Indochine (1953), de Suez (1956), de l’Algérie (1957), du Vietnam (1960), etc. Quand on voit journalistes, députés, « consciences », experts, gober ces inepties et les répéter avec conviction, la vieille idée selon laquelle il n’y a pas de leçons de l’histoire prend un tour obscène et assez décourageant.

Successions
Nantes, l’hôtel des ventes Couton et Veyrac, mise aux enchères de la succession Julien Gracq. Livres, correspondance, tableaux, mobilier, bibelots, jusqu’aux cendriers du salon, le pied de lampe de la chambre à coucher, la pendule, etc., provenant de son appartement rue de Grenelle et de sa maion à Saint-Florent. Tous les fidèles sont là, amis, anciens élèves, exégètes. Le dernier carré.

Dernier livre paru : Un candide en Terre sainte, Gallimard, 2008.

 
     
 

SALUT L'ARTISTE _______________________________________________

Jean-Marie Fadier, de Mallarmé à la photo, par Monique Sicard
« Tonsures sacramentelles, austères, dans notre chevelu arborescent si continu, images d’un dépouillement presque spiritualisé du paysage, qui mêlent indissolublement, à l’usage du promeneur, sentiment d’altitude et sentiment d’élévation. » Julien Gracq, Aubrac 1
L
es monts d’Aubrac, au doux nom de résistance, calés entre Grands Causses, Auvergne et Margeride, alternent leurs pâturages désolés, leurs forêts de hêtres et leurs landes à callune ou genêt purgatif. Sur ce « morceau de continent chauve », comme le nomme Julien Gracq, la lumière est diffusée, diffractée par les fines gouttelettes d’un brouillard « fossoyeur des pèlerins égarés 2 » en route pour Compostelle.


Monique Sicard est chercheuse au centre de recherches sur les arts et le langage de l’École des hautes études en sciences sociales. A publié Images d’un autre monde. La photographie scientifique, Centre national de la photographie, 1991, et La Fabrique du regard (xve-xxe siècle). Images de science et appareils de vision, Odile Jacob, coll. « Champ médiologique », 1998.

 
     
 

UN CONCEPT ________________________________________________

Influence, par François-Bernard Huyghe

À croire le site de la médiologie : « On se conduit en médiologue chaque fois qu’on tire au jour les corrélations unissant un corpus symbolique (une religion, une doctrine, un genre artistique, une discipline, etc.), une forme d’organisation collective (une Église, un parti, une école, une académie) et un système technique de communication (saisie, archivage et circulation des traces). » D’autres définitions parlent des « voies et moyens du faire croire » ou encore du « comment une idée devient une force »1. Autant d’indices que la question de l’influence est cruciale pour notre discipline, même si le concept est aussi flou qu’indispensable par la variété de son emploi.

François-Bernard Huyghe est docteur d’État en sciences politiques, habilité à diriger des recherches en sciences de l’information et communication. Il intervient comme formateur et consultant. Dernier livre paru : Comprendre le pouvoir stratégique des médias, Eyrolles, 2005. Voir son site www.huyghe.fr.

 
     
  SYMPTÔMES _______________________________________________________  
 

Brando et Presley : corps révolutionnaire, par Pierre Chédeville
Ce qu’il y a d’étonnant, avec la plupart des intellectuels, c’est que, dès qu’ils s’emparent d’un sujet populaire, leur intelligence se trouve comme paralysée, prise d’une sorte de torpeur maléfique.

Elvis the myth., par Pierre Chédeville
Dans l’une des fulgurances qui émaillent l’Abécédaire de Gilles Deleuze se trouve le concept de « ritournelle », celle-ci ayant selon le philosophe vocation à scander les entrées et les sorties de territoire.

Redacted de Brian De Palma, par Anne Murat
La fiction de cinéma et le spectateur entretiennent des rapports sexuels consentis depuis plus d’un siècle. Le film est une invitation au coït des sens et de l’esprit, promis par son émetteur à destination du récepteur. Tranquillement assis, le spectateur peut en confiance attendre de la fiction de cinéma des préliminaires, un acte d’exposition, une partie de jambes en l’air haletante pendant le deuxième acte fait de péripéties et de rebondissements jusqu’à l’orgasme-climax du troisième acte qui conclut cette séance de libido par procuration, le tout en salle obscure et sur fauteuils rouges.

Anne Murat est ancienne élève de Sciences Po, jeune réalisatrice de cinéma.

Gordon Brown exilé dans la vidéosphère, par Keith Reader
Nous vivons – c’est une lapalissade – dans une époque où, les idéologies étant censément mortes et la vidéosphère en position hégémonique, c’est la « personnalité » d’un acteur politique qui compte le plus.

Keith Reader est professeur d’études françaises contemporaines à l’université de Glasgow.

Caca, vous dis-je ! par Daniel Bougnoux
Pour qui a participé au numéro spécial de Médium « L’argent maître », le dernier ouvrage du psychanalyste Denis Vasse, L’Homme et l’argent, suscite d’abord l’intérêt, puis rapidement l’ennui et l’irritation.

Du fric et des lettres, petites suites, par Daniel Bougnoux
En ces jours de folie financière, la prophétique dénonciation rappelée dans ce livre semble bienvenue. L’argent n’y est explicitement traité qu’au chapitre viii, soit un dixième de l’ouvrage auquel il donne son titre, mais les trois auteurs regroupés par Jacques Julliard auraient été révulsés par la frénésie de gain qui menace d’ailleurs les bases mêmes du capitalisme.

Petits enfants de La Machine, par Catherine Bertho Lavenir
Le festival Chalon-dans-la-rue a programmé à l’été 2008 deux spectacles qui ont en commun d’avoir un engagement explicitement politique, de recourir au discours historique comme élément explicatif et de s’inscrire dans les bornes du xxe siècle.

Catherine Bertho-Lavenir est professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris III-Sorbonne nouvelle. Elle s’est occupée, en 2006, de la chaire « Étude de la France contemporaine » à l’université de Montréal. Son dernier livre : Histoire des médias, de Diderot à Internet, avec Frédéric Barbier, Armand Colin, 2003.

 
 
 

UN OBJET _______________________________________________

La bagnole auto-biographie, par Christian Cavaillé

J'ai commencé par conduire une décapotable : une 2 CV Citroën. À l’époque (1965), je menais des études de philosophie. Je m’intéressais aux conceptions anciennes de l’« âme auto-mobile », mais j’étais limité par ma connaissance insuffisante du grec. J’étais surtout féru de Jean-Paul Sartre et du grand principe existentialiste : l’existence précède l’essence. Principe que j’ai appliqué de façon irréfléchie dans ma conduite, tombant souvent en panne sèche. J’ai compris plus tard que le principe intellectuel sartrien s’accordait étrangement avec le principe politique gaullien : l’intendance suivra.

Christian Cavaillé a enseigné la philosophie de 1967 à 2003. Il a publié : Philosopher depuis Montaigne et après Wittgenstein. Instances des essais (L’Harmattan, «La philosophie en commun», 2008).

 
     
 

 

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