MÉDIUM N°30
 
  Revue trimestrielle dirigée par Régis Debray
 
 
 
2011  par Paul Soriano
Le XXIe siècle commence en 2011, année fertile en retournements décisifs et plus encore en commémorations. Derrière un tohu-bohu de moins en moins maîtrisé se dessine pourtant une tendance lourde : bienvenue dans l’ère du recyclage.
On sait que les siècles historiques se jouent du calendrier. Le XIXe commence en 1815 ; du XXe, on peut dire qu’il s’ouvre avec fracas en 1914, atteint son apogée en 1968 pour entamer aussitôt la courbe de son déclin avant de s’achever, donc, en 2011, ou plutôt fin 2010, avec ce « printemps arabe » qui surgit sans vergogne en plein cœur de l’hiver ! 2011, on va le voir, présente de sérieux arguments au titre d’an I du XXIe siècle. Saluons en passant un prophète, puisque Steve Jobs a eu l’élégance de disparaître précisément cette année-là, où l’on célèbre par ailleurs le quarantième anniversaire de la commercialisation du premier microprocesseur. En 2011, donc, certaines choses ont pris un coup de vieux tandis que d’autres, immémoriales, s’offrent au contraire une cure de jouvence, un bon lifting, à tout le moins un sérieux massage facial. À propos de cosmétique, n’oublions pas que le plus génial de tous les slogans publicitaires (« Parce que je le vaux bien ») date aussi de 1971. On le doit à l’Américaine Ilon Specht (Because I’m worth it), qui ne dissimule pas l’inspiration féministe de cette proclamation narcissique.
Paul Soriano est rédacteur en chef de Médium.
 
Steve Jobs, post-scriptum  par Pierre d’Huy
En quoi le fondateur d’Apple fut-il un visionnaire ? Parce qu’il savait qu’un ordinateur est un carrefour entre technologie et arts libéraux.
Le Computer Museum ? C’est bien le nom d’un musée très particulier à Mountain View, qui reprend toute l’épopée de la révolution numérique depuis ses débuts. Il se définit comme le plus grand musée historique du monde pour la préservation et la présentation des outils et des histoires de l’âge de l’information. Il est situé au cœur de la Silicon Valley.
Pierre d’Huy est directeur du MIP, école de commerce du groupe EDHEC, maître de conférences associé en information et communication au CELSA Sorbonne Paris IV, et directeur de PH8, société de conseil en management de l’innovation. Dernier ouvrage paru :L’imagination Collective, Éditions Liaisons sociales.
 
Convivialité numérique  par François Coldefy
Du livre à l’ordinateur personnel, la technique individualise des pratiques collectives aux dépens des proches. Mais de nouvelles interfaces partageables tentent de rendre de la convivialité aux activités numériques.
Associer convivialité et numérique peut surprendre. Convivialité vient du latin cum vivere, vivre avec. Le terme a été mis à l’honneur par Brillat-Savarin, qui désignait ainsi le plaisir de manger ensemble, sens qui s’est élargi par la suite au fait d’être bien ensemble. Le numérique est plutôt associé, au contraire, au retrait d’une relation en présence : s’il n’est plus considéré comme le vecteur d’un isolement de la personne dans des mondes virtuels, la déconnectant de sa présence aux autres, il n’en reste pas moins une constante sollicitation d’un « là-bas et maintenant avec d’autres » au détriment d’un « ici et maintenant avec nous ». Mais est-ce si nouveau ? Valéry rapportait déjà l’anecdote de Degas interpellant ironiquement son ami Forain qui avait quitté la table pour répondre au téléphone : « C’est ça, le téléphone ? On vous sonne et vous y allez ! » La table, justement, il est bien question de cela ! « À table ! » « C’est prêt ! » Combien d’appels faut-il pour assembler la maisonnée autour du repas ? « Attends, je finis mon mail. » « Il est au téléphone. » « Peux-tu te déconnecter cinq minutes, oui ou non ? » Alors, convivial, le numérique ?
François Coldefy s’intéresse depuis 2005 aux interactions numériques en présence et à distance au sein du département de recherche et de développement de France Télécom. En collaboration avec des universitaires, il a mené des travaux de recherche en interaction homme-machine en se focalisant sur l’interaction numérique partagée. Auparavant, il avait contribué dans diverses structures publiques et privées à des travaux en indexation automatique de contenus (reconnaissance de formes, indexation d’images et de vidéos, etc.).
 
Fanfictions  par Alice Boucherit
De nos jours, des fans de « Harry Potter » ou du « Seigneur des anneaux » n’hésitent pas à apporter leur contribution à leur récit préféré. En se transmettant leurs créations, ils transforment l’acte solitaire de lecture en exercice d’inventive convivialité.
Qu’a pu être l’enfance du héros ? Que s’est-il passé ensuite ? Et si tel personnage n’avait pas fait telle action à tel moment ? Ces questions nous viennent face à un roman ou un film, et nous imaginons des suites ou des réponses. Le fanva au-delà : il écrit des fanfictions, récits courts ou longs, souvent des feuilletons, qu’il partage avec d’autres fans.Le texte d’origine devient organique, commenté, discuté, visité, l’interaction crée du mouvement, du texte vivant. Auparavant, les fans publiaient leurs textes dans les fanzines. Aujourd’hui ils passent par Internet. Le médium démocratise, rajeunit, démultiplie la pratique. Des communautés d’amateurs fusionnent dans une ferveur inédite d’écriture et de lecture.
Alice Boucherit, vingt-deux ans, est titulaire d’un master de lettres modernes, et est aujourd’hui en mastère spécialisé à HEC, où elle suit pour quelques mois les cours de médias, art et création (droits d’auteur, management des industries culturelles…). Ses recherches se spécialisent dans l’étude des fans et des médias modernes (Internet, cinéma, jeux vidéos).
 
Réception d’un Goncourt  par Antoine Perraud
Alexis Jenni et la critique littéraire. Où l’on verra qu’il peut y avoir un ordre dans le chaos.
Début juillet 2011, moins de quatre mois avant que ne lui soit conféré le prix Goncourt, un parfait inconnu de quarante-huit ans, Alexis Jenni, procède, chez son éditeur Gallimard, à une séance de graphies rituelles et stratégiques : le service de presse de son roman de 634 pages, L’Art français de la guerre.
À partir du 12 juillet, les journalistes reçoivent le volume, nanti d’un envoi traditionnel accompagné d’un dessin au pochoir de l’auteur. Il n’est pas inhabile d’accrocher ainsi l’attention, en un temps où chaque chroniqueur littéraire se dispose à choisir une pile de livres à emporter pour ses congés payés, en règle générale soldés entre le 14 juillet et le 15 août.
Antoine Perraud est producteur à France Culture, journaliste à Médiapart, critique littéraire à La Croix.
 
La règle du jeu  par Pierre Berloquin
Les règles de jeux traversent imperturbablement les révolutions techniques. Une invariance qui mérite réflexion.
Une règle de jeu n’est pas un texte ordinaire. C’est un texte qui se transmet intact, dans le temps et dans l’espace, à travers les langues et les traductions, en conservant son contenu. Les mots et leur syntaxe peuvent évoluer ou être formulés dans d’autres langages avec des grammaires diverses sans rapport direct les unes avec les autres, sans que le jeu qu’elle décrive en subisse les conséquences. Il est préservé tel quel, avec son déroulement et sa logique. De ce point de vue, une règle de jeu est une entité homéostatique abstraite, apparemment dotée des moyens de préserver son contenu.
Pierre Berloquin a publié plus de trente livres sur les jeux, aussi bien pour réfléchir sur les règles que pour explorer les jeus traditionnels ou jouer avec des énigmes et des casse-tête. Avec son équipe Créalude, il a développé et exposé en 1985 à Pompidou le premier vidéo-jeu de réseau virtuel. Il a récemment étendu ses explorations historiques aux codes, mathématiques, esthétiques et autres avec "Codes, la grande aventure". Il est aussi ingénieur conseil, animateur et pionnier depuis les années 1970 du développement de la créativité dans les entreprises et la communication.
 
 
SYMPTÔMES
Ici,
chacun s’en donne à cœur joie
et à compte propre
sur tel ou tel sémaphore de l’esprit du temps.
« The Artist » ou l’enfance de l’art  par Daniel Bougnoux
L’un des romans français les plus originaux (et stimulants à lire) du XXe siècle fut écrit sous la contrainte du lipogramme : par l’élimination rigoureuse de la voyelle e (La Disparition, de Georges Perec). Pour réaliser The Artist, Michel Hazanavicius se prive lui aussi, en plein essor des technologies numériques avec leurs enceintes immersives et lunettes 3D, de la plus noble conquête du cinéma au cours de sa séculaire histoire, la parole. Retour à la case (presque) départ, qui fait figure de préhistoire : revoici le générique aux lettres bâton dont on croirait tourner les pages, les cartons entrecoupant les conversations muettes (transcrites très insuffisamment), une musique emphatique ou doucereuse dont on nous montre au pied de l’écran la fosse d’orchestre, et un déroulement de vingt-deux images/seconde qui « bouge » légèrement les mouvements. Or, miracle de ce film ! cette désuétude ne nous prive de rien ; nous « marchons » à l’histoire avec le même plaisir, chaque plan est complet et rayonne du même bonheur, naïf, de faire du cinéma : c’est bien le cas de dire que less is more, avec peut-être, bénéfice de cette soustraction, quelque chose en prime à comprendre du côté des ressorts de l’imagination, et de la mise en images.
Daniel Bougnoux est professeur émérite à l’université Stendhal de Grenoble.
Banque virtuelle  par Monique Sicard
Et si le monde devenait virtuel ? Nous nous parlerions, nous ferions commerce par écrans interposés. Une efficacité qui ferait soupirer d’aise l’élève le plus ordinaire de la moindre école de French management.
Imaginez une vraie banque virtuelle, pure player. Pas le classique, un peu simplet, service en ligne d’une banque ordinaire, mais une indescriptible légèreté de l’absence. Une banque sans agences, sans comptoirs, sans guichets, sans conseillers, sans service clients. Tous inscrits désormais au rang des espèces disparues. Un non-lieu, une utopie enfin réalisée, la première, sans doute. Celle d’une cité façonnée par la finance. Une modernité que ce completely virtual palliatif aux excès des poids bancaires, échappatoire aux emprises des boiteries de gouvernance. Rien que des chiffres, indubitables, précis. Vos comptes, vos économies, votre argent, s’affichent chez vous sur l’écran du salon, vous remplissant – je l’espère – de bouffées de bien-être et d’autosatisfaction.
Monique Sicard est chercheuse au centre de recherches sur les arts et le langage de l’École des hautes études en sciences sociales. A publié Images d’un autre monde. La photographie scientifique, Centre national de la photographie, 1991, et La Fabrique du regard (XVe-XXe siècle). Images de science et appareils de vision, Odile Jacob, coll. « Champ médiologique », 1998.
Cloner la terreur  par Nicola Setari
Autour du livre de W.J.T. Mitchell, Cloning Terror. The War of Images from 9/11 to the Present, University of Chicago Press, 2010.
W.J.T. Mitchell est la figure la plus éminente des visual studies aux États-Unis. Il est professeur au département de langue et de littérature anglaise et au département d’histoire de l’art de l’université de Chicago. Publié en 1986 et paru en français en 2010, son ouvrage Iconologie (1) présente une nouvelle méthodologie de l’étude des images et de la culture visuelle. Il définit cette nouvelle discipline comme « l’étude des images à travers les médias » (2). Hypericônes, métafigures, iconoclasme et idolâtrie sont quelques-uns des concepts les plus intrigants sur lesquels Mitchell travaille, tout en prenant position contre les méthodologies traditionnelles en sémiotique, en esthétique, en histoire de l’art et en littérature critique. Il prépare actuellement un ouvrage intitulé Medium Theory qui présentera d’une manière synthétique ses théories autour des médias.
Nicola Setari est cririque d’art et chercheur dans le domaine de la culture visuelle. Il enseigne l’anthropologie des images à la nouvelle académie des Beaux-Arts de Milan et production et communication de la culture ç l’université IULM de Milan. Actuellement il travaille en tant que rédacteur à la prochaine documenta à Kassel (2012).
 
 
Dossier : QUELLES AVANT-GARDES ?

Du 2 au 5 octobre 2011, un colloque (coordonné par Michel Pierssens
et Bernard Girard) a rassemblé à Montréal une trentaine de chercheurs
et d’artistes pour réfléchir aux « Mutations des avant-gardes,
entre art, politique et connaissance ».
Nous publions ici trois des contributions présentées,
dont les auteurs sont bien connus des lecteurs de Médium.

La promesse du musée  par Philippe Dubé
Voué à la conservation, le musée doit-il néanmoins s’adapter à son temps ? Voies et moyens d’une muséographie progressiste.
On a toujours associé le musée à la tradition, à la conservation du patrimoine, voire au poids d’une culture lourde qui cherche à s’imposer pour se perpétuer. En effet, c’est une institution qui, habituellement, nie le passage du temps (3), même si paradoxalement elle cherche à s’exprimer dans et par la durée. Par contre, quand le Zeitgeist (esprit du temps) est ballotté au gré de grands bouleversements sociaux, le musée a deux choix : soit de se cramponner sur ses acquis et de faire face à la tourmente sans broncher comme le mât face au vent, soit de flairer l’air du temps et de tenter de s’adapter à la crise qui traverse la société en usant de stratagèmes de détournement. Il devient alors malléable comme le drapeau qui flotte au bout de son mât imperturbable.
Philippe Dubé, initié d’abord au cinéma par Claude Jutra, se forme à l’ethnohistoire, notamment par l’étude de la culture matérielle liée d’abord au corps humain puis au communautaire (corps social). Engagé dans la réalisation d’expositions et dans la formation supérieure (deuxième cycle universitaire) en muséologie, il se définit comme un muséaste. Depuis 2004, il dirige le Laboratoire de muséologie et d’ingénierie de la culture (LAMIC) et est professeur titulaire au département d’histoire de l’université Laval, Québec, Canada.
En avant de quelle garde ?  par Daniel Bougnoux
Les avant-gardes d’hier étaient encore conservatrices. Aujourd’hui, c’est la « garde » qui semble la chose à excéder ou à mettre en question dans plusieurs cas, avec son double sens : précaution et conservation.
Si l’œuvre, traditionnellement édifiante, joue les garde-fous, plusieurs gestes artistiques auront incliné la création moderne et contemporaine du côté de la folie, de la cruauté, du réel ou de la « vie » ; une forme de présence directe déborde impérieusement l’ancienne représentation. D’autre part, une esthétique de la perte, ou de la relation, ou de l’interaction, ou d’une installation ici et maintenant, a voulu donner à ce qu’on peut à peine appeler des œuvres le cadre d’une réception aléatoire, ou déceptive, ou infiniment sélective. Depuis (au moins) dada, une part de l’activité appelée art ne veut plus aboutir à des objets que l’on possède, que l’on conserve ou que l’on garde ; mais à une existence modifiée des sujets.
Daniel Bougnoux est professeur émérite à l’université Stendhal de Grenoble.
Le dilemme du contemporain  par Françoise Gaillard
Les avant-gardes échappent paradoxalement à l’obsolescence en inscrivant leurs œuvres et leurs interventions dans les problèmes de leur temps. Et dans le cas du bioart, en soumettant leur propre corps à l’expérimentation.
Depuis un bon bout de temps on les dit mortes. Les dates du constat de décès varient selon les historiens de l’art. L’immédiat après-guerre pour les uns, les années soixante pour les autres. Que les raisons de cette fin soient attribuées à la reprise futile et abâtardie de leurs procédés esthétiques les plus novateurs (collage, assemblage, ready-made, monochrome), à l’érosion de leur force critique du fait de la récupération par l’institution de toutes leurs provocations (galerie vide ou merde d’artiste en boîte) ou à la défection conjointe de l’art à la politique et d’un horizon politique radieux à l’art, le même diagnostic est porté : il n’y a plus d’avant-gardes.
Françoise Gaillard est philosophe, enseigne à l’université Paris VII, est membre du comité de rédaction de la revue Esprit. Son dernier livre paru est Diana Crash, Descartes et Cie, 1999.
 
 
BONJOUR L’ANCÊTRE
Ici,
contre l’amnnésie et la désinvolture,
un médiologue d’aujourd’hui célèbre
un maître d’hier oublié ou négligé.
Maxime Du Camp (1822-1894), par Jacques Lecarme
C’est entendu : de tous les écrivains ratés du XIXe siècle, Maxime Du Camp serait le plus misérable. Son nom ne survivrait dans la mémoire des lettres que par des fautes mémorables. Ami de Flaubert depuis la vingtième année, il n’aurait été qu’un faux témoin, envieux et dénigreur. Après avoir exigé des coupures dans le texte de Madame Bovary (il en fut le premier éditeur dans sa Revue de Paris), après avoir déconseillé la publication de La Tentation de saint Antoine (celle de 1849), il aurait attendu la mort de Flaubert pour révéler – ou pour imaginer – une épilepsie qui serait le principe d’un relatif échec de Flaubert, au regard de l’absolu de son ambition littéraire (Guy de Maupassant lui adressa de très vifs reproches). Dans son grand âge, il dressa un réquisitoire contre l’insurrection de la Commune (1871), Les Convulsions de Paris, et il dénonça même, semble-t-il, un survivant qu’il croyait mort et qui ne bénéficiait pas encore de l’amnistie. Albert Thibaudet, dont on sait la bienveillance à l’égard des écrivains mineurs, n’hésita pas, vers 1920, à traiter le pauvre Maxime de « dernier des derniers », en citant des vers emphatiques de ses Chants modernes. Mais sont-ils si ridicules ? Ils expriment la pensée saint-simonienne d’un interlocuteur du père Enfantin, passionné par l’ouverture du canal de Suez, par les transformations de l’Égypte, depuis les pharaons jusqu’à Méhémet-Ali, et par la maîtrise du monde par la technologie. Un jour, Maxime Du Camp perdit une foi qu’il avait partagée avec Gustave Flaubert : la littérature était un absolu auquel il fallait tout sacrifier, et le monde, un accident tout juste bon à être décrit, c’est-à-dire une illusion. Un jeune mystique du romantisme devint alors un arpenteur de la planète et un démonteur de mécanismes, plus particulièrement attaché aux ressorts et aux rouages de la transmission. En somme, un médiologue sans le savoir. Il se serait perçu plutôt comme un historien du contemporain immédiat, acharné à le rendre intelligible.
Jacques Lecarme est professeur émérite de littérature française à l’université Paris III. Dernier livre paru : L’Autobiographie, avec Éliane Lecarme-Tabone (Armand Colin, 2004).
 
 
SALUT L’ARTISTE
Ici,
contre modes et paresses,
un coup de projecteur éclaire un coin d’ombre
dans la forêt des formes actuelles.
Jean Tinguely et ses machines insensées. Par Paul Soriano
On a commémoré en 2011 le vingtième anniversaire de la disparition de Jean Tinguely. Cet artiste plasticien suisse né le 22 mai 1925 à Fribourg et décédé le 30 août 1991 à Berne est surtout connu pour ses « installations » en mouvement, qui ne sont pas seulement destinées à être vues, car certaines émettent des sons ou même des odeurs, tandis que d’autres peuvent être parcourues, habitées pour ainsi dire. Tinguely : nom prédestiné qui sonne comme un cliquetis mécanique pour ce bricoleur opiniâtre de machines énigmatiques, inquiétantes ou cocasses, amicales ou sadiques, bouffonnes ou diaboliques, mais toujours résolument inutiles, voire insensées : Nonsens-Maschinen, comme on dit en (suisse) allemand.
 
 
UN LIEU
Ici,
concilier les lieux et les signes,
ancrer les identités dans les territoires…
Le local à l’heure du mondial.
Topographie proustienne, par Michel Erman
On sait qu’avant d’être incarnée, la représentation proustienne de l’espace se fait essentiellement à travers des toponymes dont l’écrivain se plaît à explorer les variantes sonores et les variations thématiques. Ainsi en va-t-il de Balbec : avec ses « syllabes hétéroclites » à la fois normandes et orientales, la cité balnéaire appelle une prononciation désuète, de plus elle est fantasmée tantôt comme une plage livrée à la tempête, tantôt comme une église gothique et persane. Imaginés avant d’être vus, ressentis avant d’être vécus, car « les pays que nous désirons tiennent à chaque moment beaucoup plus de place dans notre vie véritable, que le pays où nous nous trouvons effectivement » (I, p. 383 (4), les lieux dans À la recherche du temps perdu sont portés par la mystérieuse présence que donne toute rêverie quand elle s’élabore sur les signes pour aller vers les choses.
Michel Erman est l’auteur du Bottin proustien, La Table ronde, 2010 et du Bottin des lieux proustiens, La Table ronde, 2011.
 
 
PENSE-BÊTE
Suite du journal intime d’un médiologue
zigzaguant, nez au vent, à travers images,
livres, faits divers et autres vicissitudes.
Par Régis Debray
La Démocratie et sa morne moitié
Il y eut Dieu. Ensuite l’Honneur (connaissance par ouï-dire). Plus proche de nous, à la Belle Époque, la Civilisation (connaissance par photos sépia : ombrelles, leggings, barbiches, casques coloniaux). Je me souviens de l’Indépendance nationale, j’avais dix-huit ans. J’ai tâté peu après de la Révolution (pour le Roland Barthes des Mythologies, en 1958, c’était encore le mètre étalon du Réel absolu par rappel auquel se mesuraient les mythes mensongers du bourgeois). Nous incubons désormais dans la Démocratie, ce beau fantôme qui parcourt le monde main dans la main avec les Droits de l’Homme.
Zoologie
Je n’avais jamais douté que les chimpanzés puissent faire preuve d’altruisme puisque cela nous arrive à nous aussi, entre compagnons d’infortune. Qui peut le plus peut le moins. La fraternité humaine descend du singe et non du Ciel, soit, mais il n’était pas dit que nos grands aînés nous éclairent sur ses conditions d’exercice.
Joindre les deux bouts
André Breton était d’avis qu’une idée reste sans valeur tant qu’elle n’éveille pas un sentiment. Comment ne pas abonder dans son sens ? À condition de bien distinguer les faces nord et sud de la falaise : la valeur peut être probante ou motrice, elle est rarement les deux à la fois. Il est certain que les idées de nation ou de république ont pris peureusement leur retraite sous le préau des écoles, manuel d’éducation civique, dès que se sont indurés en tout un chacun fibre nationale et tripe républicaine. On peut encore hocher du chef, mais les ressentir ? On ne prend jamais assez garde que, s’il est somme toute assez facile d’accoucher sur le papier d’une bonne idée, le frisson, lui, ne se commande pas, pas plus que le mythe, œuvre du temps et du hasard.
Le moment Nora
Quels fatras font, après deux ou trois décennies, tant de pesants volumes se réclamant d’un isme ou d’une logie, nul ne s’en avise mieux qu’un vieil homme contraint, pour sauvegarder dans ses pénates un dernier carré d’espace vital, de « désherber » sa bibliothèque. Sa main sur les rayonnages engorgés va d’instinct au plus lourd, qui est aussi le plus mou, tous ces ouvrages prématurément fanés quoique théoriquement immarcescibles qui nous parlaient sémiologie, sociologie critique, linguisteries, politologie, psychologie sociale, anthropologie cognitive, etc.
La fin d’un gros mot ?
« À l’époque de mon adolescence, dit Alexis Jenni, quarante-huit ans, le terme “France” était un gros mot dans le milieu des fonctionnaires de gauche dont j’étais issu. » C’est encore le cas chez les abonnés de Libé, aux Inrocks et à Canal Plus. Branchouille et franchouille continuent de s’horripiler dans l’Hexagone, tandem grinçant où chacun se flatte, et vit, d’exaspérer son adversaire, partenaire obligeant.
La pente douce
Il m’arrive de plus en plus, dans le blues du « cher et vieux pays », d’envier le désastre sans bavures, bien découpé sur une carte et un calendrier. La déculottée claire et nette, militaire, qui fait rougir un bon coup et remet l’échine droite, après coup.
Last news
Jean-François Sirinelli, dans une plaquette du CNRS intitulée L’histoire est-elle encore française ?, nous apprend que, dans les congrès quinquennaux des sciences historiques, jusqu’à maintenant bilingues, le français a été éliminé, non par suite d’on ne sait quel complot des anglophones, mais peu à peu, en douceur et sous son propre poids d’inutilité : les panels francophones désertés, nos historiens célébrés à domicile parlent devant des salles quasi vides.
Une lueur d’espoir
Il y avait une bonne nouvelle en suspens, une grossesse au départ insoupçonné dans le ventre de la Nouvelle Vague, à en juger par L’Histoire-caméra d’Antoine de Baecque (Gallimard, 2008). Elle est née à l’extrême droite, comme les Cahiers du cinéma, américanolâtre et hollywoodomaniaque, jouant résolument Humphrey Bogart contre Gérard Philipe, la clope contre la pipe, le style contre l’idée.
La France intérieure : une affaire compliquée
Au vrai, l’article défini, qui aveugle par un trop de gloire comme par un trop de honte, m’a toujours gêné aux entournures. Trop sommaire, trop plat, pas assez pervers polymorphe. On peut admettre que la République, qui est une idée, soit une et indivisible. Mais si la France, qui est un miroitement d’images en stéréoscopie, devait l’être à son tour, on s’embêterait à mourir.
 
 

 

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