MÉDIUM
Transmettre pour innover
N°43
 
  Revue trimestrielle dirigée par Régis Debray  
 
 
 
 
CHARLIE ET LES AUTRES
 
Illustration de couverture par Plantu
 
RADIOGRAPHIE D’UN MOMENT FRATERNITÉ
 
Mise au Point  par Régis Debray
Que retenir de cette commotion nationale ? Que dans un monde où tout se sait, s’écoute, se voit et s’interprète de travers, la condition de survie d’une laïcité d’intelligence s’appelle civilité.
Une communion républicaine
Notre dernière Fête de la Fédération a réveillé un certain sacré républicain. C’est heureux. Il se trouve que ce sacré, pour beaucoup de gens de par le monde, est sacrilège. C’est malheureux.
Régis Debray, dernier livre, Un Candide à sa fenêtre, Éd. Gallimard, 2015.
 
Télescopages  par Jean-Noël Gaudy
Quand un organe de la graphosphère agonisante est ranimé par les réseaux sociaux en ligne, avant d’être englouti par la télé, c’est tout notre univers symbolique qui révèle son désarroi.
Charlie Hebdo, tout satirique, soixante-huitard, dissident qu’il ait pu être, incarnait en fait la graphosphère et ses codes, hérités du monde de l’imprimé : pas de photos mais des dessins, des textes graphiquement denses, des plumes (pensons à Cavanna), une orientation littéraire (Bernard Maris proposait dans son ultime papier une critique très fine de Soumission) ; la diffusion des idées s’effectuait par le texte rédigé et le dessin ; l’humour, la satire sur papier sec, résistant, qui craque quand on le déplie. Les modernes étaient en fait déjà des anciens.
Jean-Noël Gaudy enseigne les Lettres dans le second degré dans un lycée de Bordeaux. Auteur de Visites littéraires de l’inconscient religieux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2011.
 
#jesuisCharlie ou le médium identité  par Louise Merzeau
Historique ! Engendré par un simple tweet, viralisé par le réseau, un processus social et politique sans précédent s’est avéré : faire d’un JE un NOUS.
Le 7 janvier 2015 à 12h52, @jachimroncin publie sur Twitter une image qu’il a réalisée en hommage à la rédaction de Charlie Hebdo, où douze personnes viennent d’être assassinées à peine une heure et demi plus tôt. On y lit, en lettres blanches et grises sur fond noir, dans une typographie inspirée du logo de l’hebdomadaire, les mots JE SUIS CHARLIE. Dès 12h59, le message commence à circuler sur Internet accompagné du hashtag #jesuischarlie.
Louise Merzeau est maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris Ouest-Nanterre et directrice adjointe du laboratoire Dicen-IDF. Elle anime notamment un webinaire sur les biens communs numériques et les ateliers du dépôt légal du web à l’Ina. Parallèlement à ses recherches, elle mène une activité de création photographique et numérique.
 
Vent d’hiver  par Julien Pasteur
Privés de liens avec le ciel, sur la verticale de la transmission, les corps retombent lourdement, soumis à la seule loi de la gravitation. Peu suspects de bigoterie, et toutes chapelles confondues, les grands ancêtres sont d’accord sur ce point.
Mais savez-vous que c’est une
horrible chose que de conserver le
bourreau, après avoir ôté le confesseur.

Pierre Leroux, Aux Philosophes.
En 1847, Pierre Leroux – socialiste contrarié – fait reparaître un article intitulé De la situation actuelle de l’esprit humain. On y lit : « Ne séparez donc pas la religion de la société : c’est comme si vous sépariez la tête d’un homme de son corps, et que, me montrant ce cadavre, vous osiez me dire : Voilà un homme. […] Vous demandez où est aujourd’hui la religion, et moi je vous demande où est aujourd’hui la société. Ne voyez-vous pas que l’ordre social est détruit, comme l’ordre religieux ? La ruine de l’un joint la ruine de l’autre. Encore une fois, l’édifice humain est à la fois ciel et terre, qui s’élèvent, durent et tombent en même temps. »
Julien Pasteur enseigne la philosophie à l’École Supérieure du Professorat et de l’Éducation, et au département de philosophie de l’université de Franche-Comté. Il soutiendra prochainement une thèse sur la généalogie du spirituel républicain français au XIXe.
 
Je ne suis pas une icône  par Françoise Gaillard
On se recueille mieux dans un temple vide. Pas plus que nos principes républicains, l’esprit de Charlie n’a besoin, pour agir, d’idoles ou d’amulettes. Délestons-les, de grâce, de toutes ces pesanteurs.
Sur cette place où une foule si dense qu’elle formait un bloc compact au pied du monument érigé en 1883 À la gloire de la République Française, c’est curieusementau vide que je songeais. Au grand vide que l’esprit de la République, par son défaut d’enracinement dans le sacré, nous a laissé pour tout héritage symbolique. À ce vide que, lors des grandes messes républicaines, nous recouvrons de symboles fédérateurs éphémères. À ce vide qui fait sa grandeur.
Françoise Gaillard, philosophe à l’université Paris VII.
 
Cyrano  par Paul Soriano
Produits et agents d’un caractère forgé par une politique constante, nos écrivains nationaux ont les idées courtes mais fortes. Et du panache.
La France, comme toute nation souveraine, forme un sujet collectif ou « moral » sur la scène internationale : elle parle, elle décide, elle refuse, elle fait la guerre ou la paix. Mais dans cette nation-là, les institutions font milieu : la culture, via la langue et l’éducation, les œuvres et la manière dont elles sont reçues et reconnues, les comportements même des Français, en sont affectés. Si bien qu’au fil du temps, le sujet collectif s’est forgé un caractère singulier, dont les traits se dessinent en particulier dans l’œuvre et la biographie intriquées de nombreux écrivains français.
Paul Soriano, rédacteur en chef de la revue Médium.
 
Rhétorique de l’unanimisme  par Pierre d’Huy
Par construction l’unanimité ne peut être analysée : aussitôt entreprise, l’analyse la dément et la détruit. On peut du moins déconstruire la rhétorique qui en fait un usage abusif.
L’unanimisme est un procédé à n’utiliser qu’en cas d’extrême urgence, car il peut très facilement se retourner contre son auteur. Pour s’en convaincre, tentons l’analyse de l’inscription que l’on voit ci-dessous sur la façade de L’Institut du Monde Arabe. Nous sommes tous Charlie. Elle s’affiche en lettres rouges de trois mètres de haut, en français et en arabe. Il s’agit d’une l’initiative du galeriste franco-tunisien Mehdi Ben Cheikh validée par le président de l’ IMA, Jack Lang.
Pierre d’Huy est professeur de Management de l’Innovation à L’EDHEC Business School et au CELSA Sorbonne Paris IV. Il dirige aussi la société de conseil PH8.
 
Gloire au papier  par Robert Dumas
Paradoxe. À l’heure du virtuel et des hackers, c’est un petit journal papier qui a subi la rage des terroristes.
À l’ère numérique, on peut se demander pourquoi deux ou trois djihadistes français se sont attaqués à un petit hebdomadaire français, traditionnellement imprimé sur papier, humble journal satirique, sans édition numérique. Pendant des heures, nous sommes restés submergés par l’émotion entretenue par l’emballement des médias et des réseaux. Rumeurs, pseudos-informations aussitôt démenties… Nous ne pouvions que vivre en direct notre chagrin et notre effroi. Preuve que le traitement médiatique fait partie de la stratégie terroriste ; par écran interposé chacun se retrouve en première ligne. Mais très vite, les écrans furent délaissés. Ce fut la ruée vers l’or-papier. Le Charlie Hebdo du 7 janvier fut instantanément épuisé.
Robert Dumas, professeur de philosophie aux champs.
 
Du visage au faciès  par Marie-José Mondzain
La philosophe Marie-José Mondzain, spécialiste de l’iconoclasme, de l’image et du regard, livre son point de vue dans cette version augmentée pour Médium d’un entretien mis en ligne sur Mediapart, le 11 janvier 2015.
Comment penser les attentats de Paris ?
Les intellectuels doivent certes construire des apories, voir à quel niveau la réalité constitue un point d’opacité et de résistance pour la pensée, clarifier les instances conflictuelles et les lieux de tensions critiques voire guerrières. Mais le travail des intellectuels devrait également consister à s’engager dans cette réalité : parler avec les jeunes, les chômeurs, les sans-papiers, les femmes, ceux qui croient à la théorie du complot, ceux qui sont prêts à partir pour le djihad… Foucault allait sur le terrain pour non seulement comprendre les difficultés mais en partager l’expérience et les combats, quitte à être remis en question, mal reçu, insulté. Les intellectuels ne doivent pas rester entre eux en se passant trop aisément de la confrontation de leur analyse avec ceux qu’elle concerne. Les intellectuels doivent faire l’effort d’être entendus par ceux dont ils parlent : ceux-ci trouveront alors des ressources pour penser à leur tour.
Marie-José Mondzain, philosophe, écrivain, est directrice de recherche au CNRS, spécialiste de l’iconoclasme et du rapport à l’image.
Antoine Perraud est journaliste à Mediapart, critique littéraire pour La Croix et producteur de « Tire ta langue » sur France Culture.
 
Gérer le blasphème : Coase toujours…  par Olivier Bomsel
Dieu merci, pour les économistes, les choses sont simples : il y a le théorème de Coase. Analyse économique coûts/avantages du blasphème sur le marché des opinions.
Doit-on le dire ?
« Il est plus difficile pour les musulmans de changer leur foi que pour l’Europe d’ajuster sa conception de la liberté d’expression. Si les Français considèrent qu’un tel ajustement serait pour eux déchoir, alors leur quête de liberté d’expression s’apparente à une religion », dixit le quotidien chinois The Global Times. Le jugement est motivé par la « une » du magazine Fluide Glacial qui, inversant les codes du colonialisme européen en Chine, raille l’influence économique des Chinois à Paris. Il résume pourtant bien la conjoncture.
Olivier Bomsel, professeur d’économie à MINES ParisTech et directeur de la Chaire ParisTech d’économie des médias.
 
 
TECHNIQUE DE LA DÉRISION
 
Le parti pris d’en rire par Michel Erman
La caricature réplique à un défaut de parole. L’ironie suggère le contraire de ce qu’elle dit. Ce faisant, l’une et l’autre donnent à penser.
Toute caricature est un portrait charge à l’encontre d’un individu qui voit ses opinions ou ses comportements mis en cause. Elle s’affranchit du bon goût sur le mode du burlesque, à la manière des « Guignols de l’info » ou des divers imitateurs qui parodient people et politiques dans les émissions radiophoniques matinales, ou sur le mode du grotesque comme il en va souvent dans la presse satirique, tel Charlie Hebdo ou Le Canard enchaîné. En général, le burlesque se veut cocasse mais, en fait, il cherche à ridiculiser, voire à dégrader quand il devient ricanement, tandis que le grotesque qui fait rire par son côté bizarre, déformant, extravagant, voire vulgaire tant on grossit les traits physiques ou moraux des cibles, peut, lui, être considéré comme de mauvais goût. D’autant que la réalité d’une image réside d’abord dans les regards portés sur elle, lesquels émettent des jugements immédiats selon les critères du beau ou du laid.
Michel Erman est écrivain et professeur de poétique à l’université de Bourgogne.
 
On ne badine pas avec l’humour  par Pierre Murat
Entre le gros rire des simples et l’ironie bienveillante du sage qui se prend lui-même pour cible, le demi-savant rit de ce qui le dépasse mais prend au sérieux son insuffisante lucidité.
Le rire subvertit et dénonce illusions fabriquées, conventions absurdes et idées reçues. La tradition en remonte autant à l’« ironie » de Socrate dont les questions apparemment innocentes déstabilisaient ses interlocuteurs qu’aux « cyniques » comme Diogène, ce « Socrate devenu fou » (dixit Platon) dont les provocations, vannes et railleries mettaient à nu les préjugés et les « vérités » établies. L’ironie est une arme détonante car elle est outil d’étonnement ; elle fait voir nos mœurs par le regard d’un étranger à l’œil neuf et innocent – « cannibales » chez Montaigne, Persans de Montesquieu, Huron de Voltaire, Tahitiens de Diderot, ou ce « chien » de Diogène nous font poser la question : comment peut-on être Français, Européen, ou tout simplement un humain ?
Pierre Murat, agrégé de lettres et historien de l’art, a contribué notamment aux Cahiers de Médiologie et à Médium et publié, outre des catalogues d’exposition, Joseph Garibaldi (1863-1941) ou le Midi paisible et Cassis, port de la peinture (1850-1945), Regards de Provence, 2012 et 2013.
 
Le rire chrétien  par René Nouailhat
Les chrétiens n’ont pas attendu les moqueries laïcardes pour rire du cléricalisme.
Le monde chrétien s’est habitué aux caricatures de toutes sortes. Elles font partie du paysage, et depuis longtemps. Ainsi de cette enluminure de la Bible de Saint Louis (XIIIe siècle) qui montre un évêque nu au lit avec une femme, le prélat se reconnaissant par la mitre qu’il n’a pas eu le temps de retirer…
René Nouailhat est fondateur de l’IFER (Institut de formation à l’étude et l’enseignement des religions) à Dijon. Dernier ouvrage : Les Avatars du christianisme en bandes dessinées. Les nouvelles aventures du religieux, des « bons pères » franco-belges aux quêteurs de sens des années 2000, EME éditions, collection « Divin et Sacré », Bruxelles 2014.
 
Attention, l’arme est chargée  par Michel Melot
Tolérer la caricature ou même le portrait réaliste, cela suppose une culture qui ne fut pas toujours, et qui n’est pas partout ni par tous partagée.
La caricature est une arme inoffensive qui peut causer, selon les conditions, de graves dégâts collatéraux. Elle n’a de sens que dans un milieu particulier, le nôtre, et dans des circonstances qu’on peine à distinguer : ce masque africain à la bouche tordue, au nez difforme, n’est pas une caricature : c’est l’image d’un lépreux qui doit faire peur aux esprits ; ce caillou sur lequel on a peint une bouille rigolote n’est pas une caricature, mais l’œuvre d’un schizophrène qui cherche à conjurer son mal ; ce diablotin cornu et fourchu au tympan de la cathédrale n’est pas une caricature mais un avertissement solennel ; le bonhomme maladroit de l’enfant n’est pas une caricature ; les œuvres de Dubuffet ne sont pas des caricatures et personne ne verrait une caricature dans La Femme qui pleure de Picasso.
Michel Melot a dirigé le département des estampes et de la photographie de la BNF, avant de devenir directeur de la BPI du centre Pompidou et de diriger l’Inventaire général du patrimoine français au ministère de la Culture.
 
Rire de rien  par Paul Soriano
Le rire ébranle le corps, déforme les linéaments du visage, rend l’homme semblable au singe ! Pas du tout : les singes ne rient pas, le rire est le propre de l’homme, le signe de sa rationalité !
Comme tous les grands romans, Le Nom de la rose d’Umberto Eco (adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud) est multidimensionnel : un roman policier, historique, métaphysique, médiologique même, où l’abbaye et la bibliothèque en forme de labyrinthe forment le « milieu » d’un débat théologique, concrétisé par un livre, du reste fictif et caché.
Paul Soriano, rédacteur en chef de la revue Médium.
 
 
LEÇONS RÉPUBLICAINES
 
Charlie n’est pas Je  par Philippe Ratte
Et si ces JE et si ce NOUS n’étaient en dernière analyse que des ON ?
Rome craignait les Parthes. Elle s’en protégeait si bien que ce furent les peuplades du Nord qui, à revers, la renversèrent. Quel est dans ce contexte d’unanimisme agglutinant, rassuré par la peur qui le soude, l’équivalent aujourd’hui de ce que furent jadis les invasions barbares qui eurent raison d’une Rome soudée contre les Parthes ?
Philippe Ratte, ancien élève de l’ENS, est agrégé d’histoire. Enseignant à l’université de Lille III, à l’ENSAE ainsi qu’à l’École Normale Supérieure, il a dirigé les études de l’Institut International d’administration publique (1987-1994) puis de l’IHEDN avant de rejoindre l’UNESCO (1997-2010).
 
Non à l’autocensure  par Monique Sicard
Témoignage d’une intransigeance qu’indignent la censure et plus encore l’auto-censure. Et qui n’en peut plus des Charlie-oui-mais.
Les assassins sont venus semer le virus de la peur. En pédagogues sanguinaires, ils ont démontré leur haine des nantis, leur habileté à se venger de l’outrecuidance naïve du pays dont ils sont citoyens mais dont ils se sentent étrangers. Ils ont parlé le langage de la Kalach, écrit leur texte en lettres de sang, créé pour tous des images ineffaçables. En habiles manipulateurs des signes et des faits, fascinés par les grands médias qui ne manqueront pas d’évoquer leurs exploits, ils ont choisi le spectacle. Et la stupeur vint de ces mélanges de transcendance, d’immanence et de symbolique. Dieu, la mort, le dessin, le destin.
Monique Sicard, chercheur au CNRS, est responsable de l’équipe de recherche « Genèses des arts visuels », Institut des Textes et des Manuscrits modernes, CNRS/ ENS.
 
Scrogneugneu et Youplaboum vont à la manif  par Daniel Bougnoux
La scène se déroule le dimanche 11 janvier après-midi, quelque part dans une ville française.
Pourquoi ne pas prolonger nos échanges autour d’événements sur lesquels la parole va bon train, mais non peut-être toute la réflexion qu’on pourrait en tirer ? Poursuivons donc.
Youplaboum : Alors mon vieux, tu ne trouves pas ça fantastique ? Toute cette foule mobilisée, toutes ces affiches « Je suis Charlie », ces crayons, ces drapeaux ?
Scrogneugneu : Je me les gèle, si au moins on pouvait faire quelques pas et se réchauffer en marchant…
Daniel Bougnoux, philosophe, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble. Dernier ouvrage publié, L’Image, de la trace au spectre, INA, 2014.
 
L’étrange défaite quand même  par Jean-Yves Chevalier
Non, ce n’était pas tout à fait Mai 68. Quelque part, même, le contraire : tout ce qu’on avait déconstruit se réédifiait à vue d’œil.
Dans une réunion où l’on commentait les « événements », quelqu’un a parlé du numéro du Canard enchaîné publié après les attentats. J’ai entendu « la kalachnikov et le hasch ». Il fallait comprendre « la kalachnikov et la hache », l’hebdomadaire évoquant un message de menace reçu le lendemain du 7 janvier, annonçant aux rédacteurs que leur tour était venu et que, eux, ne subiraient pas la kalachnikov, mais la hache.
Jean-Yves Chevalier est professeur de mathématiques en classe préparatoire à Henri IV.
 
La réquisition  par Robert Damien
Vous êtes « Charlie » ? Oui. Et les autres ? Aussi. L’un et l’autre donc ? Oui, nous le devenons ici et maintenant. Nous revendiquons de pouvoir être plusieurs, bleu, blanc, rouge, sans être des frères ennemis.
Nous sommes tous ensemble les auteurs signataires de cette augmentation sacrée : la République
française. Une Patrie commune (à défaut de Père unique et total dont certains ont la nostalgie) pour un Peuple assemblé dont la voix (vox populi, vox dei) commande des obligations mutuelles et des sacrifices partagés vis-à-vis d’un tout supérieur dont chaque membre devient frère de cet improbable Charlie.
Robert Damien, philosophe (Paris/Lumières), son dernier ouvrage paru est Éloge de l’autorité, Armand Colin, 2013. Prochain ouvrage à paraître : Eutopiques, Champ vallon, 2015.
 
Nous ne sommes pas les derniers  par Olivier Pourriol
Rire, pleurer, s’indigner, défiler, pardonner, expliquer… Et après ?
— Bon. Maintenant que tout est pardonné, que tout le monde est enterré, que tout est oublié, on va peut-être enfin pouvoir passer à autre chose, non ?
— Tu exagères toujours.
— J’ai passé ma vie à me battre pour la liberté d’expression, je l’ai payé cher, j’aimerais maintenant jouir pleinement de ma liberté d’inexpression, et profiter du néant en paix. Éteins-moi cette télé, j’en ai marre d’entendre des conneries.
— Attends, y a l’autre enfoiré qui vient encore cracher sur nos tombes.
— Ah oui, celui qui disait qu’on avait un humour de lâches.
— À tout prendre, je préférerais être lâche que mort.
— Lui, il est courageux et vivant, alors que nous on est lâches et morts. C’est quand même pas de chance. On a vraiment tout faux.
Olivier Pourriol est écrivain et journaliste. Derniers livres parus : On/Off, NiL Robert Laffont, 2013 ; Vertiges du désir, NiL Robert Laffont, 2011 ; Éloge du mauvais geste, NiL Robert Laffont, 2010 ; Le peintre au couteau, Grasset, 2005 ; Mephisto Valse, Grasset, 2001.
 
La minute de silence  par Jacques Billard
Si l’école s’est trouvée prise pour cible et prise de court, en porte-à-faux et à contre-emploi, c’est qu’elle n’est pas ce qu’elle devrait être. Par la faute de la société incivile.
Était-ce une bonne idée, que cette minute de silence dans les écoles, surtout primaires ? Il y eu des Charlie et des non-Charlie dès les petites classes. Et c’est comme si on avait dit gentils et non-gentils. Les uns fiers, les autres devant se préparer à affronter l’adversité. Et dans la classe, voire dans l’école, commençait à se tracer une ligne de partage. Beaucoup se sont dit non-Charlie. Comme ça, par bravade. Pour « rigoler ». Ah oui, ils ont tué un prophète ? Qu’est-ce que c’est un prophète ? C’est un Arabe. C’est comme Jésus. Nan, ils n’ont pas tué un prophète, ils ont fait du blasphème. Maîtresse, c’est quoi du blasphème ? C’est vrai qu’il ne faut pas se moquer de la religion des Arabes ?
Jacques Billard, philosophe, a été directeur d’études à l’IUFM de Paris, maître de conférences à Sciences-Po (Paris). Maître de conférences (honoraire) à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Site consultable : www.jacques-billard.fr
 
Au Dieu qui dirait : « Tue ! »  par Paul Clavier
Un Dieu meurtrier ? Une contradiction dans les termes.
Comment vivre dans un monde menacé par l’instrumentalisation violente de la religion ? Il est facile de faire le raisonnement suivant : puisqu’on s’entretue encore et toujours au nom de Dieu, il est temps de se débarrasser une fois pour toutes des religions. Le terrorisme est religieux ? Supprimons les religions. L’espace public ne doit plus les tolérer. Non seulement il faut interdire les sapins, les crèches etc., mais retirer toutes subventions aux lieux de culte, et déclarer hors-la-loi ou anti-républicaine toute croyance religieuse. Une telle récupération serait évidemment un odieux amalgame. Elle serait injuste au regard des libertés fondamentales, et même insultante pour les victimes du terrorisme, transformées en chair à canon anticlérical.
Paul Clavier enseigne l’histoire de la métaphysique et la philosophie de la religion à l’ENS de Paris. Auteur de L’énigme du mal ou le tremblement de Jupiter, DDB, 2011 ; Qu’est-ce que le créationnisme ?, Vrin, 2012 ; Cent questions sur Dieu, La Boétie, 2013 et La fourmi n’est pas prêteuse, Salvator, 2015.
 
Les dessous de Soumission  par François Warin
Sous les lieux communs, une certaine lucidité ?
Vous avez désespéré.
En cela vous méritez le respect.
Et désespérez plutôt que vous soumettre.

Nietzsche
Le regretté Bernard Maris avait reconnu en Michel Houellebecq l’économiste génial d’une humanité à la dérive acharnée à décrire le triste monde asservi à la religion de l’économie dans lequel nous sommes entrés. Houellebecq l’avoue lui-même : « Nous refusons l’idéologie libérale parce qu’elle est incapable de fournir un sens, une voie à la réconciliation de l’individu avec son semblable dans une communauté que l’on pourrait qualifier d’humaine. » L’impitoyable loi de l’offre et de la demande a détruit tous les liens collectifs afin que règne pleinement la main de fer du marché et nous a plongé dans les eaux glacées du calcul égoïste. La loi de la « destruction créatrice » immanente au capitalisme oblige les sociétés à un renouvellement perpétuel, et fait de nous tous des consommateurs insatiables.
François Warin, agrégé et docteur en philosophie, a enseigné dans des universités étrangères, au Brésil et en Afrique subsaharienne. Auteur de Nietzsche et Bataille. La parodie à l’infini, Puf, 1994 et de textes sur Montaigne, Actes-Sud, 2001, sur l’esthétique et notamment sur l’esthétique des arts premiers, Ellipses, 2000, 2006, Laffond, 2010 ainsi que d’articles concernant des questions de société et des questions géopolitiques.
 
La troisième génération  par Pierre-Marc de Biasi
D’habitude, la troisième génération d’immigrés est la mieux intégrée, via l’école, le travail, et les amis. Ce n’est plus le cas, elle a fait dissidence.
Le seul rassemblement parisien qui pourrait se comparer aux chiffres du 11 janvier remonte au XIXe siècle. C’était le 1er juin 1885 pour les funérailles de Victor Hugo. Comparaison n’est pas raison, mais il y avait quand même dans l’atmosphère de ce 11 janvier quelque chose qui pouvait faire rêver à ce qui avait dû flotter dans l’air de Paris, il y a cent trente ans. Quoi ?
Pierre-Marc de Biasi, plasticien et chercheur, est directeur de recherche à l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM), un laboratoire du CNRS et de l’Ecole Normale Supérieure de Paris. Spécialiste de critique génétique, il travaille sur les manuscrits de Flaubert, l’écriture littéraire, les processus de création artistique et l’histoire des idées.
 
La leçon tunisienne  par Hélè Béji
Sur l’islam à l’épreuve du politique, l’expérience tunisienne vaut le détour, tant elle est riche d’enseignements. À commencer par un idéal de soi plus fort que la haine des autres.
Deux événements majeurs déterminent, au début du XXIe siècle, la nature de la relation entre l’Occident et l’Islam : le 11 septembre 2001 pour le pire, le 14 janvier 2011, jour de la Révolution tunisienne, peut-être pour le meilleur. Ces deux coups de tonnerre proviennent du monde musulman, mais ils révèlent un visage exactement opposé des Musulmans.
Hélè Béji, agrégée de l’Université, est écrivain et fondatrice du Collège international de Tunis. Auteur de Désenchantement national, Maspero, 1982 ; L’œil du jour, Maurice Nadeau, 1985 ; Nous, Décolonisés, Arléa, 2008 et Islam Pride, Gallimard, 2011.
 
 

 

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