MÉDIUM N°44-45
 
  Revue trimestrielle dirigée par Régis Debray
 
 
 
DEMAIN L’ÉCOLE
 
Innover pour transmettre
Notre école n’a pas failli. Pourtant, les études internationales le montrent de manière indiscutable : elle est devenue l’une des plus inégalitaires d’Europe… Notre école n’est plus le rempart qu’elle devrait être contre la reproduction sociale. Au contraire : elle l’encourage, elle fabrique de l’échec, de l’exclusion. Et donc du désespoir.
(Manuel Valls).
Fichtre ! Si ce n’est pas faillir, c’en n’est pas loin… Saluons toutefois le courage, il en faut pour assumer un tel bilan qui implique amis et adversaires.
L’école, vers quelle fin ?  par Régis Debray
L’école ne peut pas ignorer la société mais ne doit pas la décalquer. Il est temps qu’elle prenne ses distances. Non pas en marge mais au-dessus. Non pas dépendante, mais autonome.
Il va de soi que la révolution numérique, si riche de virtualités, doit se regarder avec bonheur et même avec un certain enthousiasme. Sans doute, comme l’imprimerie en son temps (qui ne fut pas pour rien dans les guerres de religion du XVIe siècle), a-t-elle ses dommages collatéraux, et comme toute innovation technique dans le cours de l’histoire, sa flambée utopique chez quelques rêveurs : l’enseignement imaginé comme téléchargement d’un contenu. Plus besoin avec la 3D d’apprendre les lois de la perspective ! Donnons une tablette à chaque élève pour qu’il accède en trois clics à la connaissance des langues vivantes et des équations du second degré ! La clé USB, solution de l’énigme enfin trouvée… Ces caricatures parfaitement oniriques ne doivent pas nous cacher les possibilités réelles de « rendre la Raison populaire » offertes par la transformation digitale. Bienvenues soient-elles, ces bascules technologiques. La déploration aristocratique des temps nouveaux n’est pas, bien heureusement, le fort des médiologues.
Régis Debray, prochaine parution aux Éditions Gallimard, Madame H.
De Socrate à Illich  par Paul Soriano
De Socrate à Ivan Illich, via le projet éducatif moderne et l’école républicaine, tout est dit, il suffit de faire le tri dans l’héritage. Et le numérique donne une nouvelle jeunesse aux plus anciens principes.
La réforme «  marque une rupture dans l’enseignement français en intégrant des revendications de mai 68 et notamment la participation à la gestion des établissements de tous les acteurs de l’enseignement et la facilitation de l’interdisciplinarité. Une mesure fait couler beaucoup d’encre : le report de l’étude de la langue latine de la sixième à la quatrième. » Autonomie, interdisciplinarité, offense aux latinistes, tout y est, à ceci près qu’il s’agit de la réforme d’Edgar Faure (1968). Saluons la constance. À croire que la réforme du jour a pour objet de réparer les dégâts causés par la précédente. Tout en durcissant les principes qui l’avaient inspirée, ricanent les détracteurs, selon la thérapie consistant à augmenter les doses d’une médecine inefficace qui finit par tuer le malade plus sûrement que la maladie – perseverare diabolicum.
Paul Soriano est rédacteur en chef de la revue Médium.
 
 
TÉMOIGNAGES
Moi, prof de français  par Hélène Maurel-Indart
Vocation, premier choc, coup de grâce, renaissance : itinéraire d’un champion de boxe ou d’un toréador ? Non, juste celui d’une prof de français, sauvée à la fin par les mots, la langue. Et ses élèves.
J’avais la vocation : je les voyais comme vrais, le soir, en m’endormant, les élèves, suspendus à la promesse du savoir. La classe aspirée vers des nuées de connaissances étoilées, que chaque élève pourrait à son tour irradier, pour s’élever l’âme et braver le mauvais sort d’une naissance ordinaire.
Hélène Maurel-Indart est agrégée de lettres modernes et professeur de littérature française du XXe siècle à l’université François-Rabelais de Tours. Spécialiste du plagiat. Site Internet : leplagiat.net
Que sont nos élèves devenus ?  par Pierre Duriot
Une société finit par obtenir l’école qu’elle mérite. Quand la psychologie se substitue à la pédagogie, quand le principe de plaisir gouverne la classe, c’en est fini du principe de réalité.
Réfléchir sur les métiers de l’enseignement aujourd’hui, tant celui de professeur que celui d’élève, implique d’élargir les considérations au-delà de l’école. Il est devenu impossible d’imaginer que l’école puisse seule enrayer cette espèce d’évolution palpable, qui choque parfois, dans l’instruction et le comportement de nos jeunes, à l’école, en famille, dans l’espace public. Il est coutume de dire que chaque génération évalue négativement l’attitude des jeunes de la génération d’après, mais par-delà ces clichés générationnels, des principes éducatifs et surtout l’environnement, ont objectivement changé. L’école a également changé, mais aussi, gardé un aspect pérenne, figé, qui loin d’être négatif, doit être regardé comme un ultime rempart, un genre de ciment social, sous forme de codes communs, qui préserve encore une cohésion mise à mal.
Pierre Duriot, instituteur du primaire, professeur desécoles, puis maître spécialisé option G, s’est intéressé à l’analyse de la posture de l’élève face à la pédagogie, aux adultes. Journaliste pour la presse, il est également auteur de plusieurs livres consacrés à l’enfance dans la société et commentateur régulier de l’actualité de l’enseignement. Son site : lespeintresdenevers.com
L’école au cinéma  par Pierre Murat
Vous voulez comprendre ce qui est arrivé à l’école au XXe siècle ? Allez au cinéma !
Produits commerciaux, les films produisent ou reproduisent, pour le public le plus vaste, l’idéologie dans laquelle il va pouvoir reconnaître ses aspirations, accepter les évolutions qu’on lui présente ou maîtriser fantasmatiquement ses angoisses. Selon les cas, doses d’opium du peuple, moyens d’une prise de conscience ou reflets de l’inconscient collectif. Donc, objets d’étude pour l’historien et surtout quand ils traitent de « sujets de société ». Cas d’école : le cas de l’école.
Pierre Murat est agrégé de lettres, historien d’art, contributeur aux Cahiers de Médiologie et à Médium, auteur de Joseph Garibaldi 1863-1941, Le Midi paisible, Regards de Provence, 2012 et de Cassis, Port de la peinture, 1845-1945, Regards de Provence, 2013.
De l’illettrisme scolaire  par Magali Gaubert
Après cinq ans d’école, ils sont littéralement illettrés… Lire, c’est comprendre ? Certes, mais pour comprendre il faut d’abord déchiffrer. Radiographie d’un désastre bien intentionné.
Dans cette école populaire, lire suscite tension et dégoût chez mes élèves de CE2. Leurs yeux glissent sur le papier comme sur du chinois ; au bout de quelques lignes, ils détournent la tête, se découragent. Si d’aventure le texte outrepasse les dix lignes, ils sont effarés face à une telle montagne !
Magali Gaubert, de formation philosophique, est institutrice en CE1 dans le Val-de-Marne. Elle a enseigné cinq ans au CP dans plusieurs écoles réputées difficiles.
Les Précieuses à l’épreuve du 9-3  par Emmanuelle Delacomptée
Le jargon pédagogiste est tellement fécond qu’il suscite déjà le pastiche. « Référentiel bondissant », réel ou inventé ? On ne prête qu’aux riches…
En 1970, si l’on en croit L’hexagonal tel qu’on le parle de Robert Beauvais, l’Éducation nationale utilisait déjà des périphrases dignes des Précieuses Ridicules du type : « Il est au degré zéro de l’état de non-encore savoir » pour signifier d’un élève qu’il était d’une profonde ignorance.
Emmanuelle Delacomptée enseigne le français depuis 2005, travaille aujourd’hui en Seine-Saint-Denis, après une expérience en Normandie dont elle a tiré un Molière en Normandie (Lattès). Elle est également lectrice aux éditions Gallimard.
Au comptoir du Panthéon  par Jean-Yves Chevalier
Dans un café du Quartier Latin, deux amis, la cinquantaine…
– Tu dis toujours que l’école de papa, celle qui fut aussi la nôtre est en ruine. Ne crois-tu pas que tu exagères ? Pourquoi serais-tu le seul à t’en apercevoir ?
– Le nier relèverait de la mauvaise foi la plus détestable. À l’heure où 85 % des élèves de quinze ans, en fin de troisième, se trompent en calculant trois quarts de 44 (c’est un des tests Pisa), où l’on peut intégrer une Grande École en pensant que Louis XIV est mort en 1789, la question n’est pas de savoir si « le niveau baisse » mais plutôt de comprendre pourquoi tout le monde s’en moque et si, finalement, c’est si grave que cela.
Jean-Yves Chevalier est membre du comité de lecture de la revue Médium.
L’effondrement symbolique  par Jean-Noël Gaudy
La crise de l’institution scolaire trouve son pendant médiologique dans les atteintes portées à l’architecture même de la classe et aux aménagements qui accueillent la mise en scène de la transmission.
Dans le dispositif politique et symbolique français dit républicain, l’école n’était pas un service, fût-il public, mais un lieu « névralgique », consacré à l’instruction considérée comme libératrice, « où le maître apprend aux enfants à se passer de maître. » Il fallait pour cela préparer le futur citoyen à l’indépendance et au jugement réfléchi en cultivant et en valorisant en particulier la capacité de rédiger, de s’exprimer à l’écrit et à l’oral. L’affranchir aussi par là de la petitesse de son terroir et, peut-être, de ses appartenances pour l’intégrer à la culture nationaleet universelle. La maîtrise de la langue, qui n’était pas supposée connue d’emblée, était la première mission de l’école.
Jean-Noël Gaudy enseigne les Lettres dans le second degré dans un lycée de Bordeaux. Auteur de Visites littéraires de l’inconscient religieux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2011.
 
 
Entretien avec Najat Vallaud-Belkacem
La ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a bien voulu répondre aux questions de Médium.
Ces dernières années, dans les quartiers majoritairement populaires (par exemple, situés au coeur de cités HLM), les collèges avaient mis en place des poches d’« excellence » avec ces classes bi-langues dont la vertu d’émulation collective était remarquable. Avez-vous prévu l’effet pervers négatif de la réforme ? Devant des collèges égalisés dans leur offre, les parents de milieux culturellement les moins défavorisés ne seront-ils pas nécessairement incités à tricher cette fois-ci sans scrupule et à contourner la carte scolaire puisque le collège populaire de leurs quartiers ne leur proposera plus rien de distinctif ? La mixité existera donc encore moins à l’intérieur des collèges. Et le clivage comme l’ignorance entre catégories sociales n’en ressortiront-ils pas nettement renforcés ?
Tous les collèges situés en éducation prioritaire ne disposent pas de classes bi-langues, loin s’en faut, mais il est vrai que les filières sélectives ont été parfois mises au service de stratégies d’établissements réputés difficiles pour renforcer leur attractivité, avec des succès variables. De fait, dans le système inégalitaire du collège actuel à deux vitesses, la tentation était grande d’organiser une transaction implicite dans laquelle le collège acquiert un peu de mixité sociale en contrepartie d’une protection de certains élèves pour les familles les mieux informées. Je comprends les familles et les établissements qui ont fait ce choix, mais il a pour résultat d’aggraver la ségrégation scolaire entre les bons élèves et les autres, renforçant le déterminisme social déjà endémique dans notre pays. Le statu quo reviendrait à conserver le caractère léonin de notre système éducatif actuel, dans lequel le collège unique n’est préservé qu’au prix d’une sélection précoce tacite, fondée non sur les efforts de chaque élève, mais sur la capacité de leur famille à les protéger dans des filières spécifiques.
Questions posées par Régis Debray et Robert Damien.
 
 
PRINCIPES
L’école de toujours  par Jacques Billard
La crise de l’école et l’utopie technologique qui prétend y remédier ont du bon. L’une et l’autre conduisent à s’interroger sur la mission spécifique et intangible de l’école, à laquelle les innovations, pédagogiques ou technologiques, sont subordonnées.
L’informatique, le numérique et les mises en réseaux sont-ils en passe de bouleverser l’école ? Comment répondre à de telles questions si on a oublié ce qu’est une école et ce qu’il faut y faire. Toutes les méthodes nouvelles promettent toujours d’apprendre tout, rapidement, sans s’en rendre compte, comme en jouant… Ce sont ces mêmes arguments qui sont mis en avant pour l’informatique : nouveauté, facilité, motivation, rapidité de l’apprentissage… avec en plus le « savoir à portée de clic », le « savoir mobilisable en un instant »… Pourtant, on sait bien, si on ne l’a oublié, qu’un savoir n’est jamais facilement accessible. Par nature, il ne peut l’être. Le corps enseignant le sait bien, qui ne réclame qu’assez peu ces machines, contrairement à la pression sociale, remplie d’un faux espoir, et aux responsables politiques, trop heureux de laisser croire que la technique renflouera le bateau qui coule.
Jacques Billard, philosophe, a été directeur d’études à l’IUFM de Paris, maître de conférences à Sciences-Po (Paris) et maître de conférences (Université Paris I Panthéon-Sorbonne). Site consultable : www.jacques-billard.fr
Péguy l’intransigeant  par Isabelle de Mecquenem
Républicain, socialiste, catholique et patriote, Péguy rêve d’une école affranchie de tout endoctrinement, fûtil républicain. La liberté de pensée, sans aucune violence contre aucune croyance, pour des esprits appelés à se diriger eux-mêmes.
Devant la commission d’enquête sénatoriale sur la perte des repères républicains, lors de l’audition du 30 mars 2015, le mathématicien Laurent Lafforgue livre le témoignage de son propre père, élève d’un lycée public de province dans les années 1950, dont le professeur de philosophie, communiste convaincu, consacra une grande partie de son enseignement à Charles Péguy. « Bel exemple de laïcité ! », ajoute Laurent Lafforgue.
Isabelle de Mecquenem enseigne depuis 1986 une discipline qui n’existe pas, la philosophie de l’éducation, dans le cadre de la formation des maîtres. Elle est aussi « référent laïcité et citoyenneté » de l’ÉSPÉ de l’académie de Reims et de l’Université de Reims Champagne-Ardenne. Parmi ses publications, elle a rédigé onze articles du Dictionnaire historique et critique du racisme (PUF, coll « Quadrige », 2013) sous la direction de Pierre-André Taguieff. Sur Péguy, elle a publié une anthologie de textes commentés sur l’éducation pour la revue en ligne SKHOLE.FR - Penser et repenser l’école. Elle ne met plus de majuscule ni à professeur, ni à philosophie, depuis qu’elle a lu Péguy.
Camus, l’instituteur  par Robert Dumas
L’école vécue par Camus : elle brisait la fatalité de la misère sociale, élevait la figure de l’instituteur, ouvrait le mystère des livres.
En 1994, trente-quatre ans après la mort de Camus paraît chez Gallimard Le Premier Homme, très largement autobiographique, rompt avec l’oeuvre antérieure. Camus, qui l’a laissé inachevé, encore en chantier, le considérait pourtant comme essentiel : « Je n’ai écrit que le tiers de mon œuvre. Je la commence avec ce livre », confiait-il, en 1959. Il conte la scolarité du héros entre sa dernière année d’école primaire et son arrivée en sixième au lycée.
Robert Dumas, professeur de philosophie aux champs.
La médiation incomprise  par Nathalie Bulle
En explorant les théories qui fondent et motivent, fût-ce implicitement, le pédagogisme moderne, Nathalie Bulle nous rend intelligibles ses errements et ses échecs.
En Europe et dans d’autres systèmes éducatifs dans le monde, on innove en pédagogie en tentant de connecter les enseignements avec les situations sociales et culturelles de la vie réelle des élèves, et plus généralement en organisant les apprentissages scolaires autour de logiques contextualisées, de situations problématiques que l’on veut voir se rapprocher des situations que les élèves rencontreront dans leur vie future, comme citoyens, comme membres d’une famille ou comme professionnels…
Nathalie Bulle, sociologue, directrice de recherche au CNRS, enseigne à l’université de Paris-IV et a été membre du Haut Conseil de l’Éducation. Ses recherches ont porté sur les politiques scolaires, l’évolution pédagogique en Occident, la mesure de l’inégalité des chances et l’épistémologie. Site : nathaliebulle.com
D’une utopie l’autre  par Julien Pasteur
Le moyen le plus radical d’abolir l’exclusion culturelle, c’est encore d’abolir la culture. À défaut de résoudre le problème de l’école, on peut toujours le dissoudre. Plus de problème.
Trois années avant qu’à Sedan la « curée » ne remette la question scolaire et la cohorte chauvine des mémoires nationales au premier plan, Victor Hugo hume l’air parisien, plein de la ferveur avec laquelle est attendue l’Exposition Universelle de 1867. Si le prophète républicain ne voit pas que les fleurs s’amoncelleront bientôt sur les tombes, c’est littéralement parce qu’à l’heure présente, elles sont au fusil. Dans Paris, rédigé à cette occasion, la ville sémaphore où « urbs résume orbis », se dilate infiniment. Des catacombes aux égouts, des artères citadines aux fleuves, des « railways » aux « air-navires », de la glèbe honnie au firmament chéri, nous naviguons vers le Progrès aussi sûrement que vers la Paix.
Julien Pasteur enseigne la philosophie à l’École Supérieure du Professorat et de l’Éducation, et au département de philosophie de l’université de Franche-Comté. Il soutiendra prochainement une thèse sur la généalogie du spirituel républicain français au XIXe.
 
 
EXPÉRIENCES
La craie et l’écran  par Jean-Yves Chevalier
Bousculée par le numérique, l’École ne voit de salut que dans une conversion pleine et entière. Elle rejette ainsi les apprentissages qui la reliaient au temps long de l’histoire des technologies.

Un paradoxe pour commencer. En entrant dans une salle de khâgne, on est surpris de voir des fils courant partout entre les tables, reliés à des ordinateurs sur lesquels tous les élèves prennent le cours, dans le bruit saccadé des frappes sur les claviers. Si on referme la porte et qu’on gagne une salle de classe préparatoire scientifique, une classe de Mathématiques supérieures par exemple, on trouve encore, dans la plupart des cas, des étudiants écrivant au stylo et un professeur remplissant à la craie un tableau noir. Rome ne serait-elle plus dans Rome, la modernité aurait-elle changé de camp ?

Jean-Yves Chevalier, professeur de mathématiques en classe préparatoire aux Grandes Écoles au lycée Henri IV à Paris.
Cours en ligne ouverts à tous  par Marie-Anne Chabin
Quels que soient les jugements (ici très favorables) portés sur ces « cours en ligne ouverts à tous », l’Éducation nationale doit se pencher sur le sujet, faute de quoi le secteur public se priverait d’un nouvel outil de développement pédagogique.
Dans le panel des outils pédagogiques, le MOOC (Massive Open Online Course, cours en ligne ouvert à tous) fait figure de petit dernier… en attendant la prochaine mode ? En réalité, il s’agit d’un instrument multifonction puissant et durable pour qui voudra et saura l’utiliser. Parmi les quelque deux cents MOOC francophones, le MOOC « Bien archiver : la réponse au désordre numérique », proposé début 2015 sur la plateforme FUN (France Université Numérique) de l’Éducation nationale, illustre assez bien ce que l’on peut attendre de cet outil.
Marie-Anne Chabin, responsable pédagogique du MOOC « Bien archiver ».
Une expérience à polytechnique  par Sylvie Méléard
Sylvie Méléard est professeur à l’École Polytechnique au département de Mathématiques appliquées. Elle porte la Chaire de Modélisation mathématique de la biodiversité. Elle a participé en 2013 à la création d’un des tous premiers MOOC français, expérience lancée par l’École Polytechnique sur les plateformes Coursera (https://www.coursera.org/course/probas) puis FUN (France Université numérique). Ce MOOC offre une introduction aux probabilités, à partir d’un cours de première année de l’École. Il est ouvert à tous les publics, y compris les élèves de l’École, susceptibles d’utiliser ensuite ce type d’outil en interne. Il s’agit, à vrai dire, d’une triple expérience. Expérimentation proprement pédagogique du MOOC ; mais aussi expérience sociologique du fait de l’extrême diversité des « apprenants » : âge, origine géographique, niveau de formation, situation professionnelle… Expérience médiologique enfin, et surtout : comment « transposer » un cours traditionnel dans l’univers numérique ?
Sylvie Méléard a bien voulu répondre à nos questions.
Les MOOC préfigurent-ils l’école de demain ou bien apportent-ils des réponses spécifiques (pour un certain public, un type de formation…) et dans ce cas lesquelles ?
Les MOOC répondent à une demande d’accès à la culture qui n’est pas celle offerte habituellement sur Internet, du type Wikipedia. Les personnes recherchent de vrais cours, loin d’une culture qui peut être vue comme superficielle. Le MOOC demande à l’apprenant beaucoup plus de temps, d’énergie, de volonté personnelle qu’un cours traditionnel donné par un professeur. J’ai fait l’expérience, l’an dernier, de rouvrir le MOOC pendant que je faisais mon cours aux 500 polytechniciens. Je voulais savoir comment ils allaient arbitrer : suivre le cours ou choisir le MOOC. Seulement quelques étudiants ont suivi le MOOC, les autres ont préféré venir assister au cours. Un professeur en face de soi, il n’y a rien de mieux, c’est un gain de temps.
Propos recueillis par Jean-Yves Chevalier et Régis Debray
L’autorité en milieu numérique  par Thomas Boccon-Gibod
Le numérique ne porte pas nécessairement atteinte à l’autorité du maître, il peut au contraire en élargir le champ d’exercice. Quand l’école s’ouvre, via la technologie, aux familles et à la société, elle peut aussi se frayer, via la technologie, un chemin vers les familles et la société.
Le numérique affecte l’école sous deux aspects au moins : d’une part, dans la nature même du savoir qui se trouve transmis, d’autre part, dans la manière de concevoir la place de l’éducateur et son rôle spécifique. Ce qui fonde l’autorité de l’enseignant, c’est en effet avant tout qu’il est dépositaire de ce savoir. Pour autant, le savoir ne définit pas à lui seul l’enseignant – ce ne sont pas des « savants » qui s’adressent aux élèves, mais bien des « professeurs », dûment reconnus comme tels par un ensemble d’institutions publiques.
Thomas Boccon-Gibod, professeur agrégé, docteur en philosophie.
Le savoir en simulation  par Franck Varenne
Avec le numérique, la modélisation scientifique s’ouvre aux « objets virtuels à construction collective ». Cette innovation décisive pour l’épistémologie des sciences humaines pourrait aussi avoir des effets considérables dans la transmission des savoirs en milieu numérique.
On a écrit que la tablette manifeste un triomphe du temps sur l’espace : cet argument critique est fort en lui-même et me semble synthétiser tous les autres. Aujourd’hui, non seulement le temps serait la marque de notre impuissance (Lagneau) mais l’espace de notre activité lui-même – naguère encore marque consolatrice de notre puissance – deviendrait lui aussi marque d’impuissance. Cependant, le numérique ne consiste pas seulement dans la tablette, dans Internet, dans les réseaux ni même seulement dans les technologies de l’information et de la communication (TIC). À l’avenir, le rapport de l’école au numérique ne sera pas uniquement un rapport à Internet ou à la tablette connectée, loin s’en faut.
Franck Varenne est maître de conférences en épistémologie à l’université de Rouen et GEMASS. Son site : franck.varenne.monsite-orange.fr
Le philosophe et l’ordinateur  par Pierre Landou
Quand les technologies se font oublier pour se montrer naturelles, il devient encore plus nécessaire de faire advenir, en classe de philosophie, une forme de réflexivité à l’égard du numérique.
À l’heure des « TICE », des « Classes Centra » ou des formations « M@gistère », le professeur de philosophie qui participe à ces dispositifs, fût-il jeune et frotté d’informatique – ou parce qu’il est jeune et frotté d’informatique – ne peut, parfois, s’empêcher de sourire. Cette légèreté trouve son origine dans un curieux écart. L’institution, d’une part, enjoint au professeur de mobiliser l’informatique dans ses cours et d’intégrer les données de l’Internet dans sa classe. Les élèves, d’autre part, et plus encore ceux de terminale, font preuve d’une apparente virtuosité technique, renforcée par le « seamless computing », ces ensembles de technologies qui se font oublier pour prétendre à la naturalité. Et chacun – institution d’un côté, élèves et parents d’élèves de l’autre – est persuadé que le naïf aux quarante enfants, avec son sourire dubitatif, est quelque peu obtus : il ne fait pas ce que l’on attend de lui.
Pierre Landou enseigne la philosophie au lycée Berthollet à Annecy.
Métamorphoses du pédagogue  par Paul Mathias
Le numérique est un milieu, pour ainsi dire déjà une culture. C’est ainsi qu’il accueille de nouveaux parcours pour produire, valider, diffuser, faire usage des connaissances, anciennes et nouvelles. Comment naviguer dans cet océan ? Sous l’autorité de quels maîtres ?
Il existe deux entrées par où les réseaux nous font anticiper une « révolution » ou, à tout le moins, une modification significative du geste éducatif et de la relation d’apprentissage attenante. La première est celle de la dissémination des savoirs, les réseaux de communication paraissant garantir à tous l’accès presque immédiat – au moyen d’ordinateurs, de tablettes, de téléphones « intelligents » – à toutes les connaissances humainement disponibles. Et la seconde est celle de la personnalisation, la permanence des connexions informatiques permettant, quant à elle, un suivi constant de celui qu’on appelle curieusement « l’apprenant » par celui qu’on n’ose pas tout à fait nommer « le connaissant ».
Paul Mathias est philosophe et inspecteur général de l’Éducation nationale (groupe philosophie). Il anime la cellule TIC des inspections générales. Dernier livre paru : Qu’est-ce que l’Internet ? Vrin, « Chemins philosophiques », 2009.
Demain ? L’école !  par Patrice Corre
Avez vous le sentiment d’une rupture, avec les nouvelles technologies, dans l’histoire de l’École ? N’y a t-il pas un décalage grandissant entre l’enceinte scolaire et le monde extérieur ?
Patrice Corre : Je suis préoccupé mais non désespéré. Ne nous laissons pas aller, sans réflexion préalable, à des solutions de mode, qui mettraient la charrue avant les boeufs, avec des outils devenant des fins en soi. Sans doute pourrait-on faire des grosses économies avec les moyens techniques dont nous disposons, en câblant tout le pays, et à la limite supprimer nos bâtiments. Ce serait oublier que la transmission est une affaire humaine, qui se fait de personne à personne, et que l’école doit contribuer à faire une société, avec un savoir-vivre et un savoir-être.
Patrice Corre, Proviseur du lycée Henri IV à Paris. Propos recueillis par Régis Debray.
 
Démocrates et républicains (Mémento)  par Régis Debray
Souvent citée mais rarement lue, la mise au point de Régis Debray sur la notion de République, où la question de l’école a sa place, parue dans le Nouvel Observateur en 1989 sous un titre caricatural (« Êtes-vous démocrate ou républicain ? ») nous a semblé, pour des raisons d’actualité, devoir être republiée vingt-cinq ans après.
Nous payons tous à présent, par une indéniable confusion mentale, la confusion intellectuelle entre l’idée de république issue de la Révolution française, et l’idée de démocratie, telle que la modèle l’histoire anglo-saxonne. On les croit synonymes, et chacun de prendre un terme pour un autre. Pourquoi les distinguer ? La société libérale et consumériste n’est qu’une figure parmi d’autres de la démocratie, mais si dominante et communicative qu’on la croit obligatoire, y compris dans les pays où la démocratie a pris d’autres visages. Refuser par exemple à une jeune musulmane l’entrée d’une salle de classe tant qu’elle ne laisserait pas son voile au vestiaire ? « Bonne action », clamera le républicain. Non, « mauvaise action ! » s’indignera le démocrate. « Laïcité », dira l’un. « Intolérance », dira l’autre. (Vous et moi avons répété la scène ces derniers temps.) Querelle de mots ? Non : quiproquo des principes.
 
 

 

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