MÉDIUM
Transmettre pour innover
N°48
 
  Revue trimestrielle dirigée par Régis Debray  
 
 
 
 
MATIÈRES À PENSER
 
Pour François Dagognet
 
Un grand esprit a disparu et peu s’en sont avisés.
Réparons une injustice. Rétablissons les hiérarchies. Revenons à nos sources.
Médecin, biologiste, chimiste, François Dagognet (1924-2015) s’est forgé des armes pour délivrer la philosophie de son enfermement universitaire et de ses dérives idéalistes.
À l’étroit dans son amphithéâtre, il a préféré les ateliers des canuts pour connaître les secrets des teintures et les procédés d’impression. Parce qu’un philosophe n’est pas un rat de bibliothèque, il a enquêté dans les verreries et les manufactures de pneus. Délaissant les introspections ressassantes du sujet, il a devancé les médiologues en célébrant les objets.
Quoi de mieux pour éclairer l’intelligence que de la saisir à l’œuvre ?
 
Un maître  par Robert Dumas
Pour le médecin Dagognet, le premier de nos outils, le corps multiple et un, pourrait bien donner à la médiologie spn fondement anthropologique.
L’entreprise de Dagognet s’attaque au dualisme qui structure la pensée philosophique en absolutisant les principes antagonistes : esprit-matière, sujet-objet, dedans-dehors, profondeur-surface, fond-forme, invisible-visible, autant d’oppositions dans lesquelles la deuxième notion est dévalorisée au profit de la première : « L’âme, par exemple, même si elle anime le corps, ne se mêle pas à lui et ne l’habite pas, sinon elle en dépendrait […]. L’échec inévitable du dualisme vient de ce qu’il ne peut plus recoller ce qu’il a définitivement désuni. » Dagognet privilégie d’emblée le second terme en analysant combien la philosophie idéaliste a perdu en se détournant des réalités qu’elle affirme secondaires et de peu d’intérêt.
Robert Dumas, professeur de philosophie aux champs.
 
Une pensée prolétaire  par Julien Pasteur
En allant fouiller l’envers du décor, la philosophie du pauvre ne serait-elle pas la plus riche des philosophies ?
À moins de quelque hasard favorable - celui d’être en des terres où sa discipline eut des disciples - la génération des étudiants de philosophie qui, comme le Jonas du film de Tanner eut vingt-cinq ans en l’an 2000, avait peu de chance d’entendre parler de François Dagognet. On peut à bon droit le déplorer et s’en désoler ; on peut tout autant répondre par la proverbiale leçon qui veut que chaque génération ait ses maîtres, de préférence aux antipodes de ceux élus par la précédente.
Julien Pasteur, docteur en philosophie, enseigne à l’École Supérieure du Professorat et de l’Éducation, et au département de philosophie de l’Université de Franche-Comté. Ses recherches portent sur la genèse du républicanisme français au XIXe siècle.
 
Le parti pris des objets  par Christian Godin
Avec Dagognet, le philosophe quitte son cabinet pour explorer l’atelier et l’usine, où le sujet surgit de ses objets.
En exergue de son Éloge de l’objet, François Dagognet cite ce passage de Francis Ponge : « Ce que je cherche, c’est à sortir de cet insipide manège dans lequel tourne l’homme sous prétexte de rester fidèle à l’homme, à l’humain, où l’esprit (du moins mon esprit) s’ennuie à mourir. Et cela, n’importe quel objet me le procure. » Dans le même ouvrage, François Dagognet va jusqu’à écire, non sans brutalité : « Ne regardons pas trop en nous - nous ne verrons rien ! »
Christian Godin a enseigné la philosophie jusqu’en 2016. Il est l’auteur d’ouvrages académiques et propédeutiques (La Totalité, en sept volumes, un dictionnaire de philosophie), de livres à destination du grand public comme La Philosophie pour les Nuls, ainsi que d’un certain nombre d’essais critiques sur le monde contemporain (La Fin de l’humanité, Le Triomphe de la volonté, La Haine de la nature, La Démoralisation, Le Soupir de la créature accablée).
 
Paysage Dagognet  par Monique Sicard
Et si Dagognet, grand pédagogue, n’avait de cesse œuvré à rendre le monde plus habitable, pour lui, pour nous.
Qu’est-ce qu’un paysage ? Nul doute que la question n’ait profondément préoccupé François Dagognet. Le mot surgit trop souvent sous sa plume. Le concept rôde trop fréquemment. Les deux livres Épistémologie de l’espace concret (1977) et Mort du Paysage ? Philosophie et esthétique du paysage (1982) embrassent la question. Si le premier émarge au rang des œuvres individuelles, le second, est le fruit d’un colloque rassemblant tant des universitaires que des administrateurs chargés de transformer les sites, de les aider à évoluer, « en évitant les pires altérations ».
Monique Sicard, chercheur au CNRS, est responsable de l’équipe de recherche « Genèses des arts visuels », Institut des Textes et des Manuscrits modernes, CNRS/ENS.
 
Rythmogrammes  par Pierre-Jean Borey
Avec l’inscription des rythmes du corps sur des supports, Marey exhibe et stimule la démarche de Dagognet : projeter dehors le dedans.
Nous entendons soutenir dans ce court article que Dagognet a su reconnaître dans la méthode graphique de Étienne-Jules Marey rien moins que la méthode universelle justifiant un nouvel encyclopédisme, c’est-à-dire une image synoptique de notre monde, qu’il s’agit d’habiter.
Pierre-Jean Borey enseigne la philosophie en Terminales, au Lycée Pasteur, à Besançon. Il a soutenu une thèse de philosophie en 2007, sous la direction de Robert Damien, consacrée aux relations entre logique, théologie et politique dans l’œuvre de Whitehead.
 
Le corps des mots  par Paul Soriano
Si Dagognet s’intéresse aux mots, c’est parce qu’ils constituent un entre-deux, entre le sensible et l’intelligible. Le premier de tous.
En 2008, François Dagognet publie un bref essai intitulé Les noms et les mots. On s’étonne : le matériologue (et médiologue) aurait-il à son tour et sur le tard, viré de bord et pris le tournant linguistique ? L’auteur semble du reste vouloir justifier ce travail qui, dit-il lui-même, surprend. « Pourquoi les mots ? Pourquoi ce thème ? Et il surprend d’autant qu’il vient après tant d’autres, à tel point que nous sombrons dans la dispersion (le tohu-bohu). » Mais il rétorque aussitôt : « Sans plus attendre, nous tenons à écarter cette objection » - et d’expliquer que cet intérêt nouveau s’inscrit dans une parfaite continuité thématique avec le reste de l’œuvre.
Paul Soriano est rédacteur en chef de la revue Médium.
 
À armes inégales  par Régis Debray
Pourquoi, dans notre petit obituaire intellectuel, certains décès émeuvent et montent en « une » et d’autres passent inaperçus en page 27 ? Pourquoi un nom propre brille, tandis qu’un autre reste mat ?
Deux grands esprits nous ont quitté en 2015 à quelques jours de distance : René Girard et François Dagognet. Le premier est un esprit apocalyptique (aux deux sens du mot, révélation et catastrophe). Le second, un esprit encyclopédique. L’un nous apportait une réponse, l’autre beaucoup de questions.
Régis Debray vient de réaliser avec Yannick Kergoat un documentaire Itinéraire d’un candide. 1. Révolution 2. République, production Costa et Michèle Gavras. Dernière publication : Quarto, œuvres littéraires, Éditions Gallimard.
 
Souvenirs d’un disciple  par Robert Damien
Un disciple de Dagognet témoigne ici, affectueusement, de sa relation avec ce maître paradoxal dont il n’a pas retenu seulement les enseignements mais aussi sa manière très particulière de les délivrer. Un mandarin iconoclaste ?
Un maître, François Dagognet, l’était déjà et encore, et il n’avait pas attendu pour être reconnu tel. Le rencontrant à l’université de Lyon dans les années 1970, il me semblait l’être de toute éternité, jamais devenu mais comme substantiellement autorisé.
Robert Damien est philosophe (Paris/Lumières). Dernière publication : Eutopiques, Champ Vallon, 2015.
 
 
VARIATIONS MÉDIOLOGIQUES
 
Le palmarès des lycées de France par Jean-Yves Chevalier
Un lycée Dagognet ? À Avallon peut-être, où il est décédé, ville dont le lyée porte le nom - charmant mais remplaçable - de « Lycée des Chaumes ».
Les voies de la postérité, comme d’autres, sont souvent impénétrables. Comment s’organise sur les longues périodes la survie du nom, de l’œuvre ou de l’action d’une personne célèbre, héros, homme (ou femme) politique, scientifique, écrivain, peintre ou musicien ? On pourrait penser que, pour les uns, après que les derniers contemporains ont disparu, le souvenir vient se loger dans les livres d’histoire, et que, pour les autres, il est entretenu par la capacité des œuvres à émouvoir, convaincre ou séduire les hommes des générations différentes de celle de leur auteur.
Jean-Yves Chevalier, professeur de mathématiques en classe préparatoire à Henri IV.
 
Le grand dérèglement  par Philippe Guibert
Sur le théâtre des opérations, les rapports de médiatisation succèdent aux rapports de production : la noblesse politique dispute la scène au clergé médiatique, tandis que, dans la salle, le Tiers État entreprend de faire, défaire et contrefaire à sa manière le spectacle.
Dans L’homme précaire et la littérature, essai inachevé que l’on publia un an après sa mort, Malraux analysait la succession, techniquement orientée, de nos imaginaires, de l’Église à l’audiovisuel, en passant par le livre. Notre voyant national apercevait ainsi la naissance d’une « civilisation de l’aléatoire » et écrivait : « Notre civilisation vit dans le sensationnel comme la grecque vécut dans la mythologie […]. Cet Olympe a pour Dieux les événements que nous voulons tous regarder […]. La presse avait pour raison d’être de proposer un monde intelligible ; la télé propose un monde de plus en plus impatient, de moins en moins concevable […] »
Philippe Guibert, ancien directeur du Service d’information du Gouvernement (2012-2014), est consultant et chroniqueur sur Slate.fr. Derniers livres parus : Le descenseur social, 2006 et La téléprésidente, 2008, Plon, « Fondation Jean Jaurès ».
 
Espionnez-vous les uns les autres  par Bruno Lavillatte
Jusqu’ici, les services de renseignement recrutaient leurs sources comme on cherche une aiguille dans une botte de foin. À l’ère des réseaux sociaux en ligne, chaque fétu de paille s’offre en aiguille à saisir.
Internet ne pèse pas lourd ! Un peu plus de cinquante grammes. Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce médium dérivé du premier lien Arpanet établi entre l’université de Californie à Los Angeles et le Stanford Research Institute le 21 novembre 1969 - alors seulement quatre nœuds non quantifiables - ne pèse pas plus qu’un œuf de poule moyen ! Eh oui, l’ensemble des électrons qui contient toutes les données Web trouve son expression imagée en dix-huit grammes de jaune et trente-trois grammes de blanc ! Et pourtant, cet œuf, vieille image orphique de la naissance de l’univers, fait tourner la tête à notre bonne vieille terre et ne cesse de la réinventer jusqu’au bout des nuits. Aujourd’hui, Internet tourne rond. Internet, c’est mon manège à nous. C’est notre manège à moi.
Bruno Lavillatte, ancien élève du Centre d’Études Supérieures de la Renaissance de Tours, est professeur de philosophie associé à l’Istituto di Studi umanistici Francesco Petrarca de Milan. Derniers livres publiés : Tu sais ce qu’il te dit Môssieu Astérix, première interprétation philosophique de la célèbre BD, et Le Sarkozysme ou la tentation des possibles. Et il vient de réaliser son premier court métrage (sortie septembre 2016), Le syndrome de Vélasquez, un hommage déguisé à la manière singulière de filmer, souvent déroutante pour la critique, de Claude Lelouch.
 
Pour Malraux  par Jacques Lecarme
Avec son livre tardif et posthume, L’Homme précaire et la littérature, Malraux se révèle une fois de plus médiologue. C’est sous cet angle que Jacques Lecarme, malrucien émérite, examine la réédition de cet ouvrage dans le tome 6 et dernier de La Pléiade.
En 1977, j’ai lu avec une admiration vivace L’Homme précaire et la littérature, livre qui était tombé dans un grand silence de la critique, Malraux étant mort et Giscard d’Estaing présidant à la liquidation du gaullisme. J’avais aimé et même reproduit dans des manuels Les Chênes qu’on abat, Lazare, Le Triangle noir. Mais je me sentais très seul, dans mon milieu universitaire, à louer Malraux.
Jacques Lecarme, professeur émérite de littérature française.
 
 

 

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