MÉDIUM
Transmettre pour innover
N°50
 
  Revue trimestrielle dirigée par Régis Debray  
 
 
 
 
LITTÉRATURE, CHUTES ET REBONDS
 
Sous la direction de Daniel Bougnoux et Jacques Lecarme
 
Dieu était mort, mais les lettres se substituaient aux Écritures, et les écrivains aux hommes de Dieu. Un siècle est passé et l'oubli recouvre, le plus souvent, les noms pour lesquels on se serait battu jadis.
Que sont devenus nos écrivains naguère admirés ?
Mais si au lieu de chutes, on observait les rebonds, au lieu de nécrose les métamorphoses ?
Pourquoi désespérer de l'air du temps ?
 
Ouverture
 
Survie, mode d'emploi par Daniel Bougnoux
Oui, le temps décidément travaille et les craquements dans la vieille demeure se multiplient, un glissement de terrain est en train d'emporter ce qui faisait nos sujets d'orgueil, de délectation ou d'études. Mais ce même « air du temps », qu'on peut détester, ne cesse aussi de proposer de nouveaux objets à notre curiosité.
Daniel Bougnoux est philosophe, professeur émérite à l'Université Stendhal de Grenoble. Dernier ouvrage publié : La Crise de la représentation, La Découverte, 2006.
 
La peau de chagrin. Chronique d'une mort différée  par Jacques Lecarme
Tous ceux qui s'attachent, professionnellement, à l'étude de tel ou tel écrivain mémorable se plaignent de la désaffection qui entoure leur favori, par ailleurs leur chantier et leur gagne-pain. L'époque est injuste, disent-ils, envers ces grands disparus. Les colloques destinés à les faire connaître sont désertés même par les étudiants en lettres. Chaque chercheur estime que son écrivain est un méconnu qu'il lui appartient de réhabiliter. Aucun ne l'estime tenu par nos contemporains à sa juste valeur.
Jacques Lecarme est professeur émérite de littérature française à l'université Sorbonne-Nouvelle. Dernier livre paru : L'Autobiographie en collaboration avec Éliane Lecarme-Tabone, Éditions Atmand Colin, 2010.
 
Laclos, le réactivé  par Robert Dumas
Dans le domaine des sciences, Bachelard a démontré que les développements polémiques du rationalisme provoquent l'élimination de théories périmées, jugées fausses, non pertinentes, et au contraire l'élection de théories sanctifiées qui constituent le corps même de la science en acte. Lorsqu'on considère la littérature, et plus généralement les arts, la ligne de partage se trouble. Il semble difficile de déterminer pourquoi certaines œuvres millénaires nous comblent depuis toujours alors que d'autres, plus récentes, tombent en désuétude, si ce n'est dans l'oubli le plus absolu. Question de fond ou de forme, de style ou de mode, de relais éditoriaux ou de supports de transmission ?
Robert Dumas est professeur de philosophie aux champs.
 
Pierre Loti, l'idiot qui revient  par Bruno Vercier
Aujourd'hui 20 août et en prévision de ma mort, j'arrête définitivement ce journal de ma vie, commencé depuis environ quarante-cinq ans. Il ne m'intéresse plus, et n'intéresserait plus personne.
Lorsqu'il écrit ceci, en août 1918, Pierre Loti semble annoncer le destin de son œuvre dans les années qui vont suivre sa mort, cinq ans plus tard : ne plus intéresser personne ! Et ceci d'autant plus que ce Journal a toujours été la matrice de son œuvre publiée, romans, recueils divers et récits de voyage. D'Aziyadé (1879) aux Désenchantées, presque trente ans plus tard (1906), tous ses livres sont nés d'un Journal tenu à peu près fidèlement depuis l'adolescence.
Bruno Vercier, docteur ès-lettres et universitaire, spécialiste de l'autobiographie et du journal intime, est co-auteur de plusieurs ouvrages sur la littérature française contemporaine (aux éditions Bordas). Il a signé l'appareil critique de nombreuses rééditions de textes de Pierre Loti, ainsi que de Raymond Radiguet et Charles-Louis Philippe (aux éditions Flammarion et Gallimard). Il préside l'Association pour la Maison de Pierre Loti.
 
Romain Rolland, La Conscience  par Philippe Reliquet
Il est, par son génie et pour le caractère, le plus grand homme de ce temps, l'un des plus nobles exemplaires d'humanité de tous les siècles. Deux fois grand, et par l'esprit et par le cœur, nul n'a porté plus haut, dans le mépris de l'outrage et le dédain de l'opinion, le respect de soi-même.
Ainsi s'exprime dans la rubrique des Belles Lettres le rédacteur de la revue Comœdia en janvier 1932, en évoquant Romain Rolland. Dans Le Monde d'hier, Stefan Zweig évoque sa première rencontre : «Au premier coup d'œil, je reconnus en lui […] l'homme qui, à l'heure décisive, serait la conscience de l'Europe. » Et plus tard, évoquant des années 1930, le sculpteur François Stahly, mentionnant le « pacifisme » qui l'animait dit « il y avait surtout un refus de tout acte violent. Romain Rolland et Gandhi ont été mes guides dès l'âge de quatorze ans » (soit à partir de 1925). Trois témoignages qui indiquent la place que prenait alors dans l'esprit et la formation du temps Romain Rolland.
Philippe Reliquet a exercé des fonctions de Conseiller culturel au Ministère de la Culture et à l'étranger auprès de différentes ambassades et a publié romans, essais, articles critiques (théâtre, opéra) et poèmes.
 
Paul Valéry, l'intermittent  par Michel Jarrety
La phrase est bien connue : « La littérature est pleine de gens qui ne savent au juste que dire, mais qui sont forts de leur besoin d'écrire. » Valéry sait à coup sûr que dire, et il le consigne dans l'espace privé des Cahiers quotidiennement tenus de 1894 à sa mort mais, après trois années où on le voit publier une trentaine de poèmes – le tout premier en 1889, à dix-huit ans à peine – et une poignée de proses, le besoin d'écrire, qui en lui s'est trouvé affaibli dès 1891, s'absente assez pour que, de la fin de l'année suivante au mois d'août 1895, il ne signe aucun texte, désespéré d'être incapable d'atteindre à la hauteur de Mallarmé ou bien des Illuminations de Rimbaud.
Michel Jarrety est professeur de Littérature française à la Sorbonne. Son dernier livre paru est La Critique littéraire en France, Armand Colin, 2016. Il a publié sur Valéry une grande biographie et des Œuvres complètes en trois volumes (collection Pochothèque).
 
Victor Segalen, la Stèle  par Noël Cordonier
Pourquoi l'œuvre des Nobel Anatole France (1844-1924) et Romain Rolland (1866-1944) appartient-elle aujourd'hui plus à l'histoire littéraire qu'à la littérature vive, contrairement à celle de Victor Segalen, dont la courte vie (1878-1919) est tout entière incluse dans la glorieuse carrière de ses vénérables contemporains, alors qu'il n'avait publié à sa mort que quatre livres confidentiels ? Je fonderai ma modeste enquête sur la définition pragmatique que je me suis donnée de la littérature en enseignant – vous allez être inquiets – sa didactique : « Lire une œuvre littéraire, c'est négocier le rapport à une distance (socio-historique, philosophique, stylistique…). » Distance plus ou moins importante suivant les compétences en compréhension et interprétation, la culture générale du lecteur et, le cas échéant, ses rapports avec la fiction.
Noël Cordonier, professeur honoraire à la Haute École Pédagogique du canton de Vaud et Privat Docent honoraire à l'Université de Lausanne.
 
Marcel Proust, l'inachevable  par Michel Erman
Pourquoi vouloir se débarrasser de Proust qui a cessé d'être un modèle pour les écrivains contemporains ?, se demandait, avec quelque malice, le romancier Philippe Vilain dans un article de l'irrévérencieux Service littéraire, paru au printemps 2013, cent ans après la publication de Du côté de chez Swann et sa cohorte de célébrations. Se débarrasser d'un auteur qui a su transfigurer le moi particulier en sujet universel grâce à la puissance du style si bien que nombre de lecteurs ont l'impression de lire en eux-mêmes et de se reconnaître dans un texte qui parle du vécu. Céline (« trois cents pages pour nous faire comprendre que Tutur encule Tatave c'est trop ») et Sartre, pourtant imprégné du roman proustien dans ses critiques littéraires, (« Nous voilà délivrés de Proust. Délivrés en même temps de la vie intérieure ») s'y sont, un temps, essayé. En vain.
Michel Erman est écrivain, professeur de poétique à l'Université de Bourgogne et biographe de Marcel Proust (Marcel Proust. Une biographie, La Table ronde, coll. « La petite vermillon », 2013). Il est aussi l'auteur dans la même collection des Bottins proustiens (2016) et des 100 mots de Proust (PUF, 2013).
 
Georges Simenon, l'inoxydable  par Paul Soriano
Georges Simenon remplit de manière exemplaire la plupart des conditions qui déterminent, en général, une survie littéraire.
La première est évidente : une œuvre et une écriture qui touchent de nombreux lecteurs, dans sa langue et par les traductions, et susceptible de séduire les nouvelles générations de lecteurs, mais aussi de « faire école ». L'audience de l'œuvre peut encore être accrue et prolongée par le biais, si elle s'y prête, d'« adaptations » – de l'écrit à l'audiovisuel, par exemple.
La deuxième condition requiert une entreprise éditoriale efficace assurant la diffusion de l'œuvre, sous les formats requis par différents publics, celle de la littérature secondaire sur l'auteur et ses écrits, voire des « produits dérivés ».
Enfin, des institutions de transmission, notamment dans les sphères scolaire, académique et culturelle, contribuent d'une manière ou d'une autre à inscrire l'auteur, sa vie, son œuvre, dans la mémoire collective.
Paul Soriano est rédacteur en chef de la revue Médium.
 
Jean-Paul Sartre, le XXe siècle  par Grégory Cormann
La mort de Sartre en 1980 a correspondu à l'effondrement des espoirs politiques révolutionnaires en Europe. Le long effritement de l'Union soviétique, marqué par le déclenchement de la guerre d'Afghanistan en 1979, va de pair avec le passage au terrorisme de plusieurs groupes militants armés d'extrême-gauche en Europe occidentale, notamment en Italie et en Allemagne. L'absence de projet politique et la violence à l'Est et à l'Ouest ont ainsi engagé l'œuvre de Sartre dans ce qu'il a été convenu d'appeler un long purgatoire. Cette période a duré une vingtaine d'années. Par certains côtés, elle est achevée : l'œuvre sartrien est réputé être sorti du purgatoire. Et s'il n'est guère de bon ton, en France, d'être sartrien, il est aujourd'hui utile de lui consacrer quelques développements sérieux dans un aperçu de la pensée française contemporaine.
Grégory Cormann est docteur en philosophie et lettres (Université de Liège). Le titre de sa thèse est Figures de l'être et du néant. Ontologie, anthropologie et morale chez Sartre.
 
Julien Gracq, le grand chemin  par Jean-Yves Chevalier
Notre idée de l'immortalité, ce n'est guère que la permission pour quelques uns de continuer à vieillir un peu une fois morts.
Julien Gracq évoque ici la célébration du centenaire de la naissance de Rimbaud dont le caractère cérémonieux le rebute. Cinglant, il poursuit : « De décade en décade, de demi-siècle en demi-siècle nous suivons les progrès de la pourriture noble. » Gracq est mort en 2007 : dix ans après, s'il est, bien sûr, trop tôt pour avoir une idée de ce que la postérité retiendra de son œuvre, il peut être intéressant de tenter de saisir les premiers signes, les voies par lesquelles un nom, un livre, une figure littéraire comme la sienne commencent – ou non – à s'inscrire dans la durée, comme un filet d'eau trouve, en hésitant, un chemin sur un sol en pente légère.
Jean-Yves Chevalier, professeur de mathématiques en classe préparatoire à Henri IV.
 
Gary-Ajar, deux pour un  par Hélène Maurel-Indart
Qu'une œuvre fasse fortune du vivant de son auteur, l'éditeur y voit déjà une sorte de miracle, un imprévisible en dépit de tous les paris ; privilégier les sujets d'actualité, cristalliser l'esprit du temps en adoptant les traits de langue de l'époque favorise vraisemblablement la rencontre entre un public et un auteur. L'effet de reconnaissance et d'identification contribue au succès éditorial immédiat, sans rien augurer pour autant de sa pérennité, par-delà l'air du temps et les effets de mode.
Hélène Maurel Indart, agrégée de lettres modernes, est professeur de littérature française du XXe siècle à l'université de Tours. Spécialiste des questions de création littéraire, intertextualité, plagiat et droit d'auteur. Derniers livres publiés : Du plagiat, Gallimard, « Folio », 2011, ainsi que Petite enquête sur le plagiaire sans scrupule, Éditions Léo Scheer, 2013. Site Internet : leplagiat.net
 
Georges Perec, le frère  par Claude Burgelin
Décidément, il y a quelque chose d'exceptionnel dans le destin de Perec. Le fameux « purgatoire » auquel semble voué tout auteur assez vite après sa disparition, celui que connaissent aujourd'hui les novateurs et dominants de naguère (Duras, Claude Simon, Robbe-Grillet, Sarraute…), Perec y échappe. Son œuvre, pourtant située souvent en un temps qui n'est plus (Les Choses restent bien « une histoire des années soixante »), a pris peu de rides. S'il fallait incarner l'esprit de mai 68 par un auteur, Perec ferait sans doute l'affaire. Or l'esprit et les manières de 68 ne paraissent plus guère de mise. Il y a donc un « cas » Perec. On conçoit qu'une revue de médiologie s'y intéresse.
Claude Burgelin est professeur émérite de littérature contemporaine, Université Lyon 2.
 
Bob Dylan, la star  par Régis Debray
Le sage n'a pas d'avis, le médiologue non plus. Prétendre qu'il n'a ni goût ni opinion serait prétentieux – du moins n'en fait-il pas état. C'est un idiot ès-qualités. Quand on lui montre la lune, il regarde le doigt, ne pas en inférer qu'il fait l'idiot exprès, il peut avoir des prédispositions, ça facilite. Quand on lui demande, par exemple, ce qu'il pense du prix Nobel de littérature attribué à Bob Dylan, il répond : rien. Pas compétent. Pour l'auteur : ne parle pas assez bien la langue anglaise pour pouvoir l'apprécier. Et ne comprend d'ailleurs pas un mot de ce qu'il chante. Pour le compositeur : la connaissance de la country et du folk n'est pas son point fort. L'amateur francophone ferait donc mieux de s'abstenir. Néanmoins, un cadrage quasi-professionnel de ce coup de pistolet dans le concert lui semble possible, sinon bienvenu. Sa discipline a peut-être de quoi rendre raison de ce qu'un lettré vieille école tient pour une incongruité. L'anoblissement du chanteur répond à tous les réquisits non seulement du recevable mais du recommandé.
Régis Debray, dernier livre paru : Allons aux Faits, Éditions Gallimard, 2016.
 
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