QU’EST-CE QUE LA MÉDIOLOGIE ?
       
 

Abécédaire

 
  La médiologie de A à Z...

(paru dans les Cahiers de médiologie n°6)

 
   
 
ANGE
 
 
 

Premier nom du messager (en grec, angelos). Angélologie, première appellation de la médiologie (discipline, fondée circa 550 avant J.-C. par Denys l’Aréopagite). Trois enseignements : 1/L’Éternel ne fait pas ses commissions lui-même, il a un besoin structurel d’agents de transmission. 2/Ces voltigeurs n’opèrent pas en francs-tireurs, ils appartiennent à des milices hiérarchisées sur une échelle d’ordre (la taxis). 3/Tout ange peut devenir démon, tout transmetteur un interrupteur. Le diabolique et l’angélique sont les deux faces d’une même fonction.

R.D.

 
 
AURA
 
 
 

"Unique apparition d’un lointain", événement de la première fois, énonciation, présence, manifestation live ou en direct… Cette sympathique catégorie proposée par Walter Benjamin évoque des expériences bien tangibles, et elle a tout pour séduire en éloignant dans le subalterne ou le négatif la reproduction des copies, la machine, le double, la série, les chaînes médiatiques ou techniques. Il faut cependant, par une critique inspirée de Derrida ou plus récemment avec Hennion et Latour (Cahiers de Médiologie n°1), refuser cette phénoménologie trop simple : non seulement le ici et le maintenant, le proche et le lointain n’ont plus vraiment lieu là où opèrent les NTIC, mais il arrive aussi que ces effets tant prisés de présence et d’origine se fabriquent, ou se décident "après coup". Ce sont les Apôtres qui "font" le Messie, les reproductions qui construisent l’original, les machinations impures de la technique qui font resplendir les manifestations singulières de la vie.

D.B.

 
 
BRANCHEMENT
 
 
 
 

A pour intérêt de mettre en évidence le caractère ramifié et orienté des systèmes de transmission. Le symbolique se propage par branchements successifs et parallèles sur des réseaux techniques et humains, supposant des moyens de connexion, d’aiguillage et d’alimentation. Attitude sociale (être branché) ou équipement technique (avoir le câble), le branchement marque les contraintes imposées par le milieu, mais aussi les marges de négociation qu’il ménage : affaire de normes ­ destinées à rendre compatibles ou à standardiser comportements et appareils ­, il est aussi affaire de choix. C’est par le nombre et la nature de ses branchements qu’un organisme (individu, entreprise, institution ou dispositif technique) se positionne et se règle par rapport à son environnement. De la simple prise multiple au réseau intégrant TV, ordinateur, satellite et téléphone, ou du syndicat au cyber-forum, nos branchements conditionnent nos relations et relèvent eux-mêmes d’une praxis : se brancher ­ ou se débrancher ­ est en ce sens un acte culturel et politique.

L.M.

 
BRICOLEUR  
     
 

Sobriquet flatteur tant pour le médiologue que l’ethnologue (Levi Strauss) et ce à trois titres. 1/ne recule pas devant les petites besognes, ce qui prouve de l’adresse et de l’abnégation. 2/respecte l’adéquation spinoziste de l’entendement et de la chose parce qu’il prend précisément pour objets d’étude des "bricoles" insignifiantes (l’adjonction de voyelles à l’alphabet consonantique, le caractère mobile en plomb, la mise en pâte du bois, la télécommande, etc.) et 3/le bricolage en ce qui le concerne n’est pas seulement in re mais in modo, car la sélection par le milieu technique des variations culturelles favorables opère comme la sélection naturelle elle-même "à la façon d’un bricoleur, sans dessein à long terme" (François Jacob).

R.D.

 
CADRE (de la relation)  
     
   

Définit le mode de relation à l’objet qui le fait exister comme distinct à la fois de la "chose" et du "sujet". Il existe trois cadres de relation aux objets : d’apprentissage, d’usage et d’invention. Le premier intéresse le cognitiviste, le second le sociologue et l’ethnologue, le troisième le psychanalyste. Tous les trois intéressent le médiologue.

S. T.

 
  CAUSALITÉ  
     
 

Dites "ceci conditionne cela", cela est incompatible avec ceci" ou "pas de cela sans ceci". Remplacez ceci par un mot en isme (Christianisme, Socialisme, Individualisme…) et cela par l’imprimerie, l’Église, le numérique (O.M. et M.O. dans les mots de notre tribu, cf. infra). Ajoutez que cela rétroagit sur ceci. Vérifiez corrélations et covariations. Montrez en quoi le contenu ou l’efficacité de telle représentation repose sur tel appareillage ou telle organisation. Cherchez en quoi ce qui circule (dans les têtes) se construit en circulant dans l’espace, dans le temps, dans la matière, dans le collectif. Les causes médiologiques sont matérielles au sens aristotélicien (ce dont est fait un phénomène de pensée ou de mémoire), mais aussi formelles en cela que le contenant "stylise" le contenu. Elles sont écologiques car transformant les conditions d’interaction dans le milieu de circulation des idées et symboles ­ nécessaires mais pas suffisantes.

F.-B.H.

 
  CODE  
     
 

Ce qui autonomise le message par rapport à son support (d’où sa faveur auprès des idéalismes contemporains). Possible pour le texte, le décollement déréalisant ne l’est plus pour l’image, notamment photographique. Rien d’étonnant si la physique accidentée des images offre une porte de sortie aux sémiologues stricts (La Chambre Claire, à Roland Barthes).

R.D.

 
  CODE (saisi par le)  
     
 

Tous les signes ne sont pas codés. Un cri de douleur, un sourire, une odeur de brûlé…, en bref l’ordre indiciel des échantillons, des dépôts ou des expressions, fonctionne assez bien en deçà du code. Qu’apporte celui-ci ? Un horizon d’attente, donc un principe d’économie dans la réception ; la reconnaissance d’une bonne forme ou d’un invariant (idéal) sous les accidents ou les variations infinies dans l’énonciation du signe. Chaque scripteur trace à sa manière les lettres, ou articule des sons, où nous reconnaissons pourtant les caractères de l’alphabet ou les phonèmes de la langue. En stabilisant l’énoncé indépendamment de l’énonciation, le rasoir sémiotique du code permet de négliger ou d’élaguer les variations non-pertinentes. Mais ce qui tombe dans le fonctionnement économique des messages codés revient dans l’usage esthétique, où tous les signes comptent (où les signes ne sont pas encore saisis ­ gelés ­ par le code). L’œuvre d’art ne se déduit pas d’un code préexistant.

D.B.

 
  COLLECTION  
     
 

Les idées voyagent mieux en groupes. Sciences, arts et religions sont d’abord des recueils, qui ramassent l’univers physique ou spirituel pour l’organiser et le transmettre. La pérennité d’une parole, d’une œuvre ou d’un axiome est garantie par son appartenance à un mythe, un corpus, un programme.

L.M.

 
  COMMUNICATION  
     
 

L’un des pôles des disciplines de l’information (et des études médiologiques), l’autre étant la Transmission, avec lequel il entretient une relation dialectique (= antagoniste et complémentaire). L’information comme traversée de l’espace peut se distinguer comme suit de l’information comme traversée du temps, étant bien entendu qu’elles ne sont pas aussi séparées dans la réalité.

R.D.

 
  COMMUNICATION (facilités de)  
     
 

"Dépendent de la topographie des continents, de l’orientation des montagnes et de la continuité des zones climatiques."

A.G. Haudricourt

 
  COMMUTATION  
     
 

Regroupe toutes les opérations permettant de rechercher, d’établir, de maintenir, de modifier, ou d’interrompre des liaisons entre éléments d’un ensemble quelconque. S’applique d’abord à la reproduction sexuée, provocant une vertigineuse accélération dans l’évolution du vivant. Le calcul, l’hypertexte sont des commutations dans l’espace des nombres ou des mots. L’ordinateur est donc un commutateur. Mais aussi l’aiguillage, l’échangeur routier, les hubs. L’interrupteur électrique, l’annuaire et le central téléphonique, la télécommande sont nos commutateurs quotidiens. Ce sont les médias commutatifs (téléphone, télématique, hypertextes et Web) qui, en s’ajoutant aux médias irradiants (journaux, radio et télévision) modifient le régime actuel de la communication.

M.G.

 
  COMPARER  
   
 

Le premier acte du connaître. La méthode comparative est au fondement des études médiologiques (comme elle l’est, par ailleurs, des sciences d’observation). Elles n’ont même d’autre fin que de l’introduire sciemment, effrontément, méticuleusement, dans les "sciences de la culture", après que Darwin, si l’on ose, l’eut fait en son temps dans les sciences du comportement. Pour mettre à jour ses corrélations, le chercheur se fonde sur l’observation de milieux techno-culturels variables dans le temps et l’espace, comme le naturaliste embarqué dans le Pacifique sur celle des écosystèmes variant au gré des latitudes. Reprenant les recommandations de Rousseau : "démêler ce que l’homme tient de son propre fonds d’avec ce que les circonstances ou ses progrès ont ajouté ou changé à son état primitif". C’est aussi une question de goût, un certain flair esthétique rejoignant la méthode heuristique. "En art, disait Malraux, sentir, c’est comparer". En médiologie aussi. D’où un fréquent recours à des tableaux comparatifs (comme logosphère/graphosphère/vidéosphère) pour gagner en intelligibilité.

R.D.

 
  COMPLEXITÉ  
     
 

"Le simple n’est pas le fondement de toutes choses, mais un passage, un moment entre des complexités".

E. Morin

De quoi rester perplexe.

D.B

 
  CONSTRUCTIVISME  
     
 

Point trop n’en faut. Cette école de sciences sociales à présent dominante en réaction contre l’objectivisme positiviste d’hier tend à faire de toute réalité une "construction" sociale. On ira jusqu’à parler d’une "production de l’espace", voire d’une "production du temps". Du fait que le monde objectif n’est pas séparable des représentations pratiques qu’une société s’en fait, il ne s’ensuit pas qu’une société puisse produire toutes ses références objectives. De ce que la carte contribue à la formation du territoire, il ne se déduit pas qu’un territoire est l’invention des cartographes. Aucun acteur collectif ne produit sa géographie, son climat, ses gisements de matières premières et d’énergie, les lunaisons et les saisons, le soleil et le rythme circadien. Partant du fait avéré des interactions entre groupe social et phénomènes naturels, le constructivisme sociologique, objectivé et durci, en vient à nier l’irréductibilité du naturel au social. Beaucoup plus modestement, le médiologue observe que l’homme n’invente pasex nihilo son milieu, mais doit inéluctablement négocier avec lui. Et c’est précisément parce que son milieu lui est en dernière instance imposé du dehors, comme un donné irréductible que la domestication technique de l’espace et du temps constitue pour l’humanité une tâche in-finie.

R.D.

 
  CONTRACTION  
     
 

"Par quelle ruse enfermer le plus dans le moins ?" (Dagognet). Allégement des supports et sélection des traits pertinents : toute transmission repose sur un principe d’économie. La carte ne véhicule une information utile que parce qu’elle est moins que le territoire, le théorème moins que l’expérience, et le bit moins que la syntaxe. D’un abstract à l’autre, l’idée transite ainsi par des graphies de plus en plus économes, qui en accentuent d’autant mieux la portée générative qu’elles en diminuent l’encombrement.

L.M.

 
  CONVERGENCE  
   
 

Une des caractéristiques de l’évolution technique, qui se manifeste aujourd’hui par la fusion de l’informatique, des télécommunication et de l’audiovisuel, "qui conduira rapidement à la mise en place d’une nouvelle organisation des industries de flux : celles-ci se transformeront en banques d’images et en stocks de programmes, vastes systèmes documentaires, qui permettront au destinataire de s’émanciper des contraintes de la grille. L’avenir est moins celui des médias interactifs que des destinataires actifs" (B. Stiegler).

L.M.

 
  CORPS (humain)  
     
   

Le premier, l’irréductible médium.

R.D.

Les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication s’efforcent vers la fluidité, l’allégement, les "immatériaux" (le papier mieux que la tablette d’argile, l’électron des cartes à puces mieux que le papier…). Mais son propre corps, on y revient toujours… C’est lui qui borde nos jouissances, comme il prescrit leur rythme et leur ergonomie à nos chaînes techniques. Au théâtre (C.M. 1) comme à bicyclette (C.M. 5) le corps est au centre de la machine, et ce moteur est à la fête. Dans l’énonciation, c’est lui qui pilote et cadre la plupart des messages à coups d’indices, d’effets de présence et d’aura. Pour réchauffer une représentation en général, il est recommandé d’y injecter un peu de corps (la "ligne chair"). Extravasé et prolongé de mille façons dans les prothèses techniques et médiatiques, le corps reste l’alpha et l’oméga de la plupart des circuits. N’est-il pas au centre du monde propre de chacun ? On le fuit, on le complique, on le sophistique, on l’oublie ­ et c’est encore autour de lui que ça tourne. Avec le développement des NTIC on saura de moins en moins ce que peut, ce que veut, où commence et où finit un corps.

D.B.

 
  CORPS (techniques du)  
     
 

Expression de Marcel Mauss (1872-1950). Techniques sans objets matériels qui en soient l’instrument ou le résultat (façons de nager, de marcher, de manger, de jouer, etc.). En d’autres termes : mouvements musculaires traditionnels socialement appris et transmis.

R.D.

 
  CRAMPONNER (se)  
     
 

"S’attacher, comme par un crampon". (Tech. Pièce de métal recourbée, servant à saisir, attacher, assembler). Réflexe de vitalité symbolique, très apprécié du médiologue. "Un beau poème, une idée, une découverte ­ cela n’a pas de valeur certaine. S’ils se détruisent avant d’être connus, rien n’a eu lieu. S’ils agissent, s’ils se cramponnent à un homme, puis à un autre, leur portée devient incalculable ; elle participe de ce qui adviendra de l’homme" (Paul Valéry, Carnets).

R.D.

 
  CRISE (culturelle)  
     
 

Effet de superposition entre deux ou plusieurs technologies de mémoire concurrentes.

R.D.

 
  CROYANCE  
     
 

"La médiologie étudie les moyens de transmission comme technologies du faire-croire. Or la croyance est toujours croyance en un avenir. La question véritable de la médiologie, c’est donc la technique et le temps".

B. Stiegler

Sa nécessité dérive du principe logique d’incomplétude, qui explique rationnellement que seul l’irrationnel soude. Il s’ensuit qu’il est vain d’espérer d’une meilleure communication du savoir (falsifiable, expérimental, positif) une quelconque amélioration du "lien social". La science n’est pas un facteur de cohésion, la connaissance est sans pertinence politique, la fonction religieuse n’est pas substituable. Et le mythe est sage. Conséquence pratique : aucun groupe humain n’étant autoconstituant ou autofondé, il lui faut des médiateurs et des médiations pour le relier à son "trou fondateur".

R.D.

 
  CULTURE  
     
   

"Réponsse adaptative à un milieu".

J. Ruffié

 
   
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