QU’EST-CE QUE LA MÉDIOLOGIE ?
       
 

Abécédaire

 
  La médiologie de A à Z...

(paru dans les Cahiers de médiologie n°6)

 
   
 
MACHINE
 
 
 

"Ce qui réside dans les machines, c’est de la réalité humaine, du geste humain fixé et cristallisé en structures qui fonctionnent."

G. Simondon

 
 
MASS-MEDIA
 
 
 

Appareils de diffusion d’information, construits sur le modèle broadcast (un-tous), apparus avec les rotatives : presse grand public, radio, télévision. Internet en est-il ? Oui (arrosage massif). Non (modèle un-un)…

L.M.

 
 
MATÉRIEL
 
 
 
 

Dagognet le matériologue nous enjoint avec raison de "rematérialiser". Il faudra donc commencer par distinguer entre les matériaux, substances servant de substrats, les choses, réalités naturelles brutes, et les objets, choses fabriquées et ouvragées. Le bois est un matériau, la planche une chose, la table un objet. Entre les objets et les outils, objets servant à agir sur la matière dont la force motrice est fournie par le corps humain. Entre les outils et les instruments, prolongation de nos organes de sens. Les lunettes et le phonographe sont des instruments. Entre les appareils, artefacts complexes qui ne font qu’utiliser l’énergie, et les machines, qui, elles, transforment une énergie fournie par le milieu extérieur ; entre une machine-outil, qui a rapport à un but, et un mécanisme, ou moyen par lequel une machine remplit son office. Un tournevis est un outil, une horloge une machine composée, un embrayage un mécanisme. Entre un mécanisme, qui règle un mouvement communiqué du dehors, et un moteur, qui fournit la force motrice. Ladite force pouvant être animale (cheval, bœuf), hydraulique (moulin à roue), mécanique (vapeur) ou simplement humaine. Cette terminologie rudimentaire peut osciller ou prêter à contestation mais un matiériste respecte trop son matériel pour parler de la matière en "philosophe", en survol et en général.

R.D.

 
  MÉDECINE  
     
 

Elle relève de la médiologie ­ d’une part, la Pathologie repère les traces et les chemins de la contamination en ce qui concerne les maladies infectieuses ; d’autre part, surtout en médecine mentale, l’individu appartient à des réseaux, et de telle façon que "le maillon faible" subit le contrecoup des dysfonctionnements. La "bonne santé" des uns suppose l’atteinte des plus faibles ­ ainsi détectons-nous des interrelations agissantes dans un milieu humain qu’on croyait homogène.

Fr. Dagognet

 
  MEDIA (ou médias)  
     
 

Pluriel de "medium", à ne pas confondre avec "mass-media".

L.M.

 
  MÉDIASPHÈRE  
     
 

Milieu technique déterminant un certain rapport à l’espace (transport) et au temps (transmission). Concept générique se spécifiant historiquement en logosphère, graphosphère, vidéosphère, etc. Chaque médiasphère s’équilibre autour d’un médium dominant (la voix, l’imprimé, l’image-son), foyer de fonctions aux compétences décisives, et de ce fait au sommet des hiérarchies sociales. La médiasphère est à une population de communicants ce que la biosphère est aux peuplements d’animaux et de végétaux. Elle abrite une multitude de micro-milieux de transmission, comme la biosphère une multitude de biotopes, chacun doté d’un certain état d’équilibre dynamique ­ mais, à chaque époque, sous l’hégémonie d’un mégamédium plus performant que les précédents.

R.D.

 
  MÉDIOLOGIE  
     
 

Sport d’équipe.

R. D.

 
  MEDIUM  
     
 

Dispositif véhiculaire en général. Se spécifie en objectif et organique, M.O. (matière organisée) et O.M. (organisation matérialisée), éléments d’un même bloc circulatoire. (Voir diagrammes dans Cahiers de médiologie n°6, "Histoire des quatre M").

R.D.

 
  MÉMOIRE  
     
 

N’est réductible ni à une faculté neurobiologique, ni à un dispositif d’enregistrement, ni à un devoir moral. Travail d’auto-organisation, qui implique un traitement complexe et ininterrompu des informations (filtrage, duplication, comparaison, association, hiérarchisation, maintenance, gestion de délais et de parcours…). Aucune mémoire ne saurait donc s’élaborer hors des dispositifs techniques et institutionnels (familial, national…), qui produisent à chaque époque un modèle mémoriel (architectural, scriptural, réticulaire…) et un tissu d’appartenances identitaires. La mémoire a toujours un coût (social, économique, écologique…) et relève d’une politique. Car mémoriser, c’est élire et sélectionner, donc oublier.

L.M.

 
  MILIEU (culturel)  
     
 

Remplacera avantageusement la notion de champ. H2O n’est pas le champ du poisson. Si le champ est ce qu’on a devant ou autour de soi, on est toujours pris dans et par son milieu. Au champ, notion théorique et optique, s’oppose le milieu tactile et synergique. Cette insertion existentielle, englobante, du vivant dans son milieu rend la prise de distance particulièrement difficile. "H2O n’est pas la découverte d’un poisson". C’est pourquoi la lucidité médiologique s’éveille à la charnière ou à la sortie de milieux techniquement révolus ou en voie d’extinction dont l’observateur n’est plus actuellement captif (l’oralité primordiale chez Platon, le manuscrit chez Condorcet, l’imprimerie chez nos contemporains, etc.).

R.D.

Le milieu n’est pas seulement ce qui impose (il y a danger à expliquer trop rigoureusement par les influences du milieu), mais ce qui propose. S’il n’est pas une condition suffisante à la production des idées, il en est une condition nécessaire : si nous n’offrons pas le berceau, les naissances n’auront pas lieu.

M.S.

 
  MNÉMOSPHÈRE  
     
 

Milieu de transmission purement orale précédant l’invention des alphabets : de père en fils, de maître à disciple, etc.


R.D.

 
  MOYEN/FIN  
     
 

Couple d’opposition fatal, fondement de la minoration humaniste des techniques, aussi dommageable pour la connaissance que le tandem forme-matière. En fait, l’instrument n’est jamais instrumental. La réduction de l’outil à l’ustensile est la ruse naïve du narcissisme. "L’ustensilité, c’est-à-dire un "non-moi" dévoué au moi, qui l’a d’ailleurs soigneusement façonné, permet à la conscience de se rencontrer partout et d’ignorer l’au-delà du cercle où elle brille." (François Dagognet)

R.D.

 
  NOUVEAU/NOUVELLE  
     
 

Cherchez aussitôt l’ancien (que va exhumer, en le transformant, la nouveauté en question). Voir effet-jogging.

R.D.

 
  OBJET  
     
 

C’est le fait d’élire, par le regard ou par la main, une chose, qui la transforme en objet. Elle devient alors un support de rêveries ou de pensées, sur son passé ou sur son devenir, ou même sur ceux du sujet lui-même, autrement dit un support de transformations psychiques. Mais ce n’est pas encore suffisant. Car l’objet, sitôt différencié comme tel par le regard, la main ou la pensée, peut perdre aussitôt ce statut et être vécu comme partie constitutive du sujet. Une prothèse de hanche, par exemple, est un objet pour le chirurgien qui la pose et elle l’est aussi pour le malade qui va la recevoir si on la lui montre avant l’intervention. Mais, quelques mois plus tard, elle est normalement perçue comme une partie intégrante de lui-même. La définition de l’objet nécessite donc deux conditions : il doit être distingué comme tel sur le fond du monde ; et il doit être pensé dans un cadre qui le définit comme tel pour un sujet donné. Pour le chirurgien, la prothèse ou le pace-maker ne cessent jamais d’être des objets : pour lui, le cadre, c’est l’anatomie.

S.T.

 
  ORGANISATION  
     
 

La face institutionnelle d’une transmission. Il n’y a pas de transmission sans un corps collectif organisé (à commencer par l’institution familiale). C’est la présence ou non, en sus d’un appareillage (M.O.), d’une organisation (O.M.) qui distingue un fait de transmission (transport d’information dans le temps) d’un simple acte de communication (transport d’information dans l’espace).

R.D.

 
  ORIGINAL  
     
 

Sous-produit tardif et rétrospectif d’un processus de transmission, ou bien (pour l’œuvre d’art), de reproduction. Et si c’était les copies qui faisaient l’original ?

R.D.

 
  PATRIMOINE  
     
 

Stock des traces accessibles dans un cadre donné (local, régional, national, humain), et qui contribue à maintenir ce même cadre.

R.D.

 
  PERFORMANCE (indice de)  
     
 

Transmissibilité propre à tel régime d’énonciation dans telle médiasphère (ex : le rationalisme critique a un indice socialement faible en logosphère, élevé en graphosphère, minimal en vidéosphère).

R.D.

 
  PRÉSENCE (effet de)  
     
 

Au Café de la Paix lors de la projection du film des frères Lumière, "L’entrée du train en gare de La Ciotat", les spectateurs se couchent de terreur sous les tables ; puis on apprend la représentation, au point d’oublier la présence bien vivante de ses contemporains et de les traiter comme dans un jeu vidéo. Si une frange de notre conscience se laisse séduire ou égarer par certains brouillages, nous distinguons généralement bien le live d’un enregistrement ou d’un programme, et acceptons de payer assez cher la différence du concert et du disque, ou du spectacle vivant et du film. L’effet de présence est notamment lié à la sémiotique des empreintes indicielles (dans l’indice une partie de la chose ou de l’événement représenté se manifeste "en personne"), ainsi qu’à l’interactivité. La différence (provisoire ?) entre le logiciel Eliza et un vrai psychanalyste, c’est que ce dernier peut répondre à une question, même extravagante, avec une certaine pertinence. Dans la mesure où les progrès du dialogue homme/machine se concentrent sur ces gains en pertinence, on peut prévoir avec Derrida que nous allons vers un monde de plus en plus "spectral", où la frontière du mécanique et du vivant perdra en netteté, ou gagnera en "inquiétante étrangeté".

D.B.

 
  QUERELLE  
     
 

Transmettre n’est pas innocent. Les querelles qui nous intéressent (celle de l’image, du spectacle, de la technique et celle des médias qui conjugue les trois précédentes) opposent généralement dénonciateurs d’une perte (d’authenticité, d’humanité, d’autonomie…) au chantres des nouvelles "possibilités" (de toucher les âmes, de répandre les Lumières…). Tout organisme voué à produire de la croyance, Église, Parti, société de pensée ou Comité de rédaction connaît peu ou prou sa querelle médiologique en découvrant combien le stratégique conditionne le dogmatique (et vice versa) : quelles images, quels textes, quelles incarnations sont souhaitables, admissibles, licites pour répandre la vérité ?

F.B.H.

 
  RELATION  
     
 

Le programme, en pragmatique comme en médiologie consiste à tirer toutes les conséquences du primat de la relation sur le contenu des messages ; non seulement le sens d’un message (qui peut être un comportement) dépend de son cadre ou de son contexte, mais les "termes" de la relation (les individus ou les sujets), au lieu de précéder ou de façonner celle-ci, en dépendent. Mais on se gardera de confondre des relations simplement techniques, du sujet avec l’objet (relations verticales, hiérarchisées et généralement manipulatrices), avec les relations pragmatiques qui courent de sujet à sujet, et qui sont davantage horizontales, réflexives et interactives : le sujet ne domine pas le monde de l’autre, et ne peut qu’interagir avec lui.
Le primat pragmatique de la relation sur le contenu des messages a d’importantes conséquences pour nos études : dans le célèbre tableau des six fonctions de la communication proposé par Jakobson, il conduit par exemple à classer en tête la fonction phatique de mise en contact ; ou encore à distinguer dans la plupart de nos médias (téléphone, TV, ordinateurs…) une fonction messagère d’une fonction relationnelle.

D.B.

 
   
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