QU’EST-CE QUE LA MÉDIOLOGIE ?
       
 

Abécédaire

 
  La médiologie de A à Z...

(paru dans les Cahiers de médiologie n°6)

 
   
 
SCIENCE
 
 
 

"En première approximation, une science est définie par son objet, i.e. les objets ou les êtres qu’elle étudie : ainsi les êtres vivants sont l’objet de la biologie, les lignes et les surfaces de la géométrie, etc. En réalité, ce qui caractérise une science, c’est le point de vue et non l’objet. Par exemple, voici une table. Elle peut être étudiée du point de vue physique, on peut étudier son poids, sa densité, sa résistance à la pression ; du point de vue chimique, ses possibilités de combustion par le feu ou la dissolution des acides ; du point de vue biologique, l’âge et l’espèce d’arbre qui a fourni le bois ; enfin, du point de vue des sciences humaines, l’origine et la fonction de la table pour les hommes."

A.-G. Haudricourt

 
 
SÉMIOLOGIE
 
 
 

Superstition du signe, très en vogue dans la deuxième moitié du xxe siècle.

R.D.

(Presque) tous les médiologues l’ont attrapée, mais certaines séquelles peuvent produire d’heureux effets… Quand la science des signes n’oublie pas le signal au profit du code, ou le dispositif au profit de la grammaire, elle est un passage obligé pour la médiologie, qui ne saurait réduire la médiation ni aux supports, ni aux rapports. Il n’y a pas de sens sans organisation, sans matière et sans relation. Mais les objets et les hommes sont eux-mêmes enveloppés par un processus ininterrompu de production de sens, qui redouble et déplace les effets de la transmission. Il est difficile d’ignorer par exemple la typologie des opérations sémiotiques (plutôt que des signes) proposée par Peirce, si l’on veut comprendre quelque chose à l’évolution des modèles culturels, marqués notamment par l’émergence d’une économie indicielle des traces. La mise en évidence de la fonction d’interprétant (tiers ou intermédiaire indispensable à l’élaboration du sens) est tout aussi précieuse si l’on s’intéresse au versant pragmatique de la circulation des idées. Enfin, quel médiologue n’a jamais reconnu dans les textes de Barthes ce regard transversal, ce goût pour les choses banales, cette passion des structures ?…

L.M.

 
 
STOCKAGE
 
 
 
 

Moment terne, excessivement négligé et apparemment subalterne, d’un processus de transmission. Grave erreur : la condition réside au réservoir. On ne transmet que ce qu’on a pu conserver. Pas de différé sans retenue. Pas d’agriculture sans greniers. Pas de civilisation sans hangars, réserves, dépôts, magasins, barrages, remises, etc. Pas de circulation symbolique sans biblio-, pinaco-, glypto-, cinéma-, vidéo-, Ina- thèque (du gr. thêkê, loge, réceptacle, armoire). La forme x – thèque est canonique, orthogonale à tout état de culture. Contrainte motrice, le réservoir de traces est aussi formellement inventif en ce qu’il pousse à la fabrication de modèles réduits, à une croissante miniaturisation par abréviation. La symbolisation ne serait-elle pas née d’un besoin de rangement, avec recherche d’encombrement minimal ? Du codage comme technique de compactage.

R.D.

 
  SUPPORT  
     
 

Tout support matériel de transmission étant aussi un rapport social, le support techniquement dominant (imprimerie hier, télévision aujourd’hui) est nécessairement vecteur de domination symbolique et sociale. S’attaquer aux effets d’hégémonie sans comprendre le comment technologique – est le travers habituel du sociologue et du moraliste.

R.D.

 
  SYMBOLIQUE  
     
 

(Du grec sumballein, jeter ensemble) 1/Ce qui relie des réalités séparées. 2/Ce qui représente autre chose que soi-même. L’acception 1 du dictionnaire a pour condition de faisabilité l’acception 2. L’unité advient par l’altérité. Seul un tiers exclu peut lier un premier et un second pour faire d’un tas un tout. En somme, regroupement "horizontal" (entre individus séparés), et référence "verticale", (à autre chose qu’eux-mêmes), sont fonctions l’un de l’autre, et c’est miracle qu’un seul mot les réunisse.

R.D.

 
  SYMBOLISATION  
     
 

Processus par lequel l’être humain construit à la fois, dans le même mouvement, son existence psychique individuelle et sa vie sociale. Le modèle de ce travail de symbolisation est donné par les premières traces de l’enfant. Tout objet créé accomplit la même économie, mais aussi tout objet utilisé dès le moment où il l’est dans un cadre d’invention. La prise en compte du processus de la symbolisation permet de dépasser deux oppositions conceptuelles où la pensée s’enlise : entre "technique" et "symbolique" d’une part ; et entre "individuel" et "collectif" d’autre part.

S.T.

 
  TACTIQUE / STRATÉGIE  
     
 

"J’appelle "stratégie" le calcul des rapports de force qui devient possible à partir du moment où un sujet de vouloir et de pouvoir (un propriétaire, une entreprise, une cité, une institution scientifique) est isolable d’un "environnement". Elle postule un lieu susceptible d’être circonscrit comme un propre et donc de servir de base à une gestion de ses relations avec une extériorité distincte (des concurrents, des adversaires, une clientèle, des "cibles" ou "objets de recherche"). La rationalité politique, économique ou scientifique s’est construite sur ce modèle stratégique. J’appelle au contraire "tactique" un calcul qui ne peut compter sur un propre, ni donc sur une frontière qui distingue l’autre comme une totalité visible. La tactique n’a pour lieu que celui de l’autre. Elle s’y insinue, fragmentairement, sans le saisir en son entier, sans pouvoir le tenir à distance. […] Le "propre"" est une victoire du lieu sur le temps. Au contraire, du fait de son non-lieu, la tactique dépend du temps, vigilante à y "saisir au vol" des possibilités de profit. ce qu’elle gagne, elle ne le garde pas."

M. de Certeau

 
  TECHNIQUE  
     
 

Peut être qualifié de technique, en général, toute compétence, performance ou invention qui ne s’inscrivent pas dans le programme génétique de l’espèce. La rhétorique est une technique (l’apprentissage des procédés donnant à la parole une efficacité maximale sur un auditoire donné), mais la parole en elle-même n’est pas une technique car, sauf anomalie, tout être humain dûment socialisé a une compétence innée pour apprendre à parler, non pour écrire. La preuve : il existe dans l’histoire des sociétés sans écriture, mais on n’en connaît pas de muettes. L’écriture est donc une technique. C’est dire qu’un système technique – en l’occurrence, de notation graphique – n’est ni héréditaire ni inné. L’alphabet vocalique relève de l’accident heureux. Le fait technique est placé sous le signe de la contingence.

R.D.

 
  TECHNOLOGIE  
     
 

Anglicisme souvent emphatique, superlatif savant de technique, passé dans le langage courant. Devrait seulement, en fait, s’appliquer à l’étude systématique des objets et évolutions techniques (Beckmann, 1777), discipline illustrée en France par Leroi-Gourhan, Haudricourt, Bertrand Gille, Simondon, etc.

R.D.

 
  TÉLÉVISION  
     
 

Vieille horloge sociale.

L.M.

 
  TRACE  
     
 

La trace n’est pas seulement ce qui reste d’une croyance, d’un savoir ou d’une opinion, mais l’une des conditions nécessaires à leur émergence et leur propagation. Car tout système symbolique est en lui-même un système de traces, anticipant sa transmission par l’adoption ou la production d’un régime d’inscription spécifique. La trace suppose un support, un outil, une technique d’écriture et de lecture, un régime sémiotique, une méthode d’indexation, de contrôle et de conservation et un dispositif de diffusion. Religions, idéologies et doctrines s’articulent donc autour d’une certaine économie des traces, qui ordonne leurs modes d’enregistrement, de stockage et de circulation. Point de convergence entre des savoir-faire, des cultures, des acteurs et des technologies, la trace témoigne d’une organisation du collectif par l’organisation de la matière. On s’intéressera donc autant à la cohésion des systèmes de traces, qu’à leur évolution : soit des chaînages, comme celui qui relie la trace imprimée au savoir critique et encyclopédique, en passant par le papier, le plomb, la presse, l’édition, l’école, la bibliothèque, la composition, la classification… ; soit des tendances, comme la miniaturisation, l’accélération, la multiplication, l’automatisation ou la virtualisation des traces.

L.M.

 
  TRADITION  
     
 

Processus en forme de procession, traduction du paradosis grec, l’acte de passer quelque chose d’amont en aval, ou de haut en bas. La tradition culturelle ayant à voir avec la génération, avec le fait biologique qu’il y a dans les sociétés des petits et des grands, la procession médiatrice commence par l’éducation (Père – fils, Maître – disciple, prof – élève, apôtre – peuple). Elle ne s’y arrête pas. Par chance.

R.D.

 
  TRANSMETTRE  
     
 

"C’est le plus grand triomphe de l’homme sur les choses, que d’avoir su transporter jusqu’au lendemain les effets et les fruits du labeur de la veille. L’humanité ne s’est lentement élevée que sur le tas de ce qui dure."

P. Valéry

 
  VIDÉOSPHÈRE  
     
 

Succède à la graphosphère. Période de l’esprit humain ouverte par l’électron, relayé et amplifié par le bit. Culture de flux (électronique) ou du fragment (numérique), le support axial glisse de la page à l’écran. Retour en force de la ligne Chair. Intégration des ethnies dans un ensemble techno-planétaire (l’ubiquité – instantanéité), avec désintégration récessive des totalités héritées de la graphosphère (effet-jogging) – empires territoriaux, États-nations, classes, Partis, Églises, etc.

R.D.

…ça se discute (voir l’article "Ceci ne tuera pas cela" dans les Cahiers de médiologie n°6).

L.M.

 
  VIRTUEL  
     
 

"Est virtuel ce qui existe en puissance et non en acte. Contrairement au possible, statique et déjà constitué, le virtuel tend à s’actualiser. Il ne s’oppose donc pas au réel mais à l’actuel : virtualité et actualité sont seulement deux manières d’être différentes."

P. Lévy

D’abord, le partiel. L’image sans la chose, le texte ou la voix sans la présence. C’est le prélèvement d’une partie qui rend possible la télétransmission. L’usage courant de virtuel s’applique au partiel quand il se fait simulation du réel, comme l’image virtuelle dans un miroir ou comme les artefacts dans le cyberespace. Tout ce qui est partiel présente une virtualité car la partie est parfois plus performante que la totalité.

M.G.

 
  VISUEL (le)  
     
 

Terme inventé par Serge Daney, contraction d’audio-visuel, désignant l’espèce des représentations stéréotypées du monde, signaux de reconnaissance sans hors-champ ni profondeur, auxquelles ne correspond aucune expérience vécue, sensorielle, de ce monde. Le pop-art a voulu faire de l’art avec du visuel.

R.D.

 
  VITESSE  
     
 

"La vitesse informationnelle libère la possibilité d’une accélération sans précédent de l’innovation technique, creusant un écart dramatique entre le système technique qui se transforme toujours plus vite et les systèmes sociaux qui garantissent la cohésion des sociétés : droit, éducation, organisations économiques, politiques, religieuses, etc."

B. Stiegler

 
  XANADU (mythe de)  
     
 

Palais de rêve d’un poème de Coleridge, mais aussi projet d’une méga-bilbiothèque hypertextuelle, d’un immense système d’échange de données informatiques contenant potentiellement toutes les connaissances du monde conçu par Ted Nelson aux débuts de l’informatique. Le mythe de Xanadu représente l’idéal de l’accessibilité totale et instantanée de tous les produits de l’esprit humain qui hante toutes les utopies techniciennes.

F.-B.H.

 
  ZAPPER  
     
   

Effondrement des grands récits, de l’argumentation et de la syntaxe : le petit écran, celui qu’on regarde de haut, encourage une attention picoreuse et velléitaire. Le tactile s’y mêle au visuel, on ne contemple pas l’image, on la tient au bout de ses doigts ; on pianote à la recherche (utopique) d’un programme plein, sans temps morts ni "tunnels". La télécommande est-elle l’outil-symptôme d’un individualisme exacerbé, ou l’accès du téléspectateur au pouvoir éditorial et le premier degré d’une naissante interactivité ? Ton monde n’est pas le mien, dit le zappeur, tu m’embêtes ! Ou : à chacun son programme… Démocratique par excellence, ce geste privilégie l’échantillon, le micro et la forme clip, soit le triomphe d’une certaine télé : celle qui ne développe rien, et parle à peine, qui préfère le massage au message, qui affirme "sans transition" le choc visuel et le rythme, le pur brassage d’étincelles. La menace du zapping pèse à l’écran sur chaque énonciateur, qui doit prévenir l’ennui du téléspectateur moyen en autozappant son discours ou ses images ; c’est ainsi qu’un entrepreneur de débats invitera beaucoup d’intervenants pour que ceux-ci, en se zappant les uns les autres, évitent au public de le faire. Chaque studio se plie au cogito du zappeur : "Je ne pense pas, je ne suis pas, je switche !"

D.B.

La télécommande intelligente est l’avenir de la télévision.

M.G.

 
   
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