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Médium 01 Varia (automne 2004)

Avignon, la haine du texte

Symptôme

par Robert Dumas

Publié le : 11 août 2020. Modifié le : 11 août 2020

Or, lorsqu’on donne congé aux subtilités du discours, que reste-t-il sur scène ? Le corps ! Le corps nu, le corps suant, le corps griffé, battu, le corps écumant de rage, le corps explosant de colère et de violence. Depuis quelques années, le corps est devenu un cliché au théâtre.

Depuis plus de trente ans, je vais au théâtre régulièrement et réserve cinq ou six jours pour le Festival d’Avignon. Deux des spectacles présentés dans le IN 2004 m’ont paru emblématiques.

Prenons le cas d’Andromak, pièce créée en langue française au cloître des Célestins. La mise en scène veut faire voir le tragique au spectateur contemporain. L’enfermement d’Oreste, d’Hermione, de Pyrrhus, d’Andromaque et de Pylade dans une situation sans issue se manifeste par un dispositif scénique qui installe les cinq personnages au sommet d’un long mais étroit parallélépipède haut de deux mètres au-dessus d’un sol jonché de bouteilles vides. En réduisant ainsi l’espace, on donne à comprendre le tragique qui fige implacablement les êtres mais, du même coup, on supprime le mouvement dramatique. Il pourrait rester le texte.

Mais, surprise, Peter et Luk Perceval ont réécrit Racine pour « torcher » le tout en une suite de reparties grossières, voire ordurières. Vous me direz qu’il s’agissait de mettre à la portée du public, incapable de goûter aux vers raciniens, une pensée réduite à sa simple expression. Mais non, le programme distribué à l’entrée prétend à plus ; il fallait corriger Racine, l’améliorer : « Dans l’adaptation de Peter Perceval et Luk Perceval, la tragédie de Racine est dépouillée de tout verbiage. » On le voit bien : il y a là une haine du texte et de la mise en mots des passions.

Or, lorsqu’on donne congé aux subtilités du discours, que reste-t-il sur scène ? Le corps ! Le corps nu, le corps suant, le corps griffé, battu, le corps écumant de rage, le corps explosant de colère et de violence. Depuis quelques années, le corps est devenu un cliché au théâtre. Il faut bien avouer que c’est le seul recours des metteurs en scène qui refusent la confrontation aux textes. Pensant sans doute que les discours ne peuvent pas atteindre toute la violence souhaitée, ils font éclater les phrases en éructations, en cris sommaires, en gestes brutaux. Certes le théâtre est avant tout drame, c’est-à-dire action. Mais il a prouvé que c’était la pensée elle-même qui fournissait l’action la plus intense.

Le second spectacle du IN, lui aussi emblématique, reprenait, sans trop chercher à l’honorer, une pièce classique, L’Illusion comique de Corneille, mise en scène par Frédéric Fisbach au gymnase Vincent-de-Paul. La pièce emprunte au baroque pour célébrer au grand plaisir du spectateur la magie heureuse du théâtre. Le programme nous rappelle qu’elle est vieille de trois cent soixante-dix ans. Est-ce une raison pour la déconstruire et rendre ennuyeuse à mourir sa virevoltante mise en abyme ? Derrière un écran transparent qui figure la scène sur la scène sont disposés des plateaux sur des pieds métalliques de différentes tailles. Côté cour, un technicien tape en direct sur son clavier des informations qui apparaissent sur un écran longitudinal posé sur l’avant-scène. D’emblée, il interrompt le spectacle pour s’approcher du public et traduire en français contemporain un terme du XVIIe siècle. Puis il laisse les comédiens reprendre, les arrête sur un autre mot et ainsi de suite. La première fois, on sourit pensant à un effet comique. Très vite, la lourdeur didactique et le démembrage du texte classique deviennent insupportables, même si, plus tard, le technicien se contente de donner les éclaircissements par ordinateur interposé. Au fond de la scène, un autre écran de grande taille a affiché avant le lever de rideau le nom des acteurs et techniciens ainsi que le nombre de mois, de jours, de nuits et d’heures qu’ils ont consacrés à la préparation du spectacle. Les gens du spectacle n’auraient-ils pas l’humilité des auteurs ?

Travailleurs de la scène, ils estiment la valeur du travail fourni à son horaire. Brecht ne se serait pas permis ce raccourci, même s’il savait que Marx calculait ainsi la valeur d’échange d’une marchandise.

Ensuite, tout va de mal en pis. Passons sur la diction inaudible de Matamore puisque sur l’écran du fond défilent maintenant les vers de Corneille : on lit ce qu’on ne peut entendre. Passons sur une interprétation qui dépouille Matamore de sa verve comique venue tout droit de la commedia dell’arte. Mais comment accepter que les comédiens glissent au technicien des billets dont le contenu insignifiant s’inscrit sur l’écran lumineux entre les remarques lexicales, d’ailleurs parsemées de fautes d’orthographe – mais après tout, c’est sans doute voulu. Telle actrice exprime sa joie que les représentations se terminent car elle va retrouver le Vietnam ; tel acteur confie qu’il a fait de la bicyclette cet après-midi sur l’île de la Barthelasse en pensant à son rôle. Quelle idée se fait-on du jeu pour que le comédien prenne le pas sur son personnage ?

Avant la scène finale, la représentation s’interrompt ; acteurs et techniciens s’avancent au bord du plateau et chacun se présente, expose comment et pourquoi il a fait du théâtre. Oublié le vieux Corneille, oubliée la plaisante intrigue, oublié l’éloge du théâtre ! Place à Hiromi, Valérie, Pierre, Rémi, Laurence, Waken et les autres qui viennent recevoir les applaudissements que leur parcours mérite. Sur ce, chacun reprend son rôle et achève, dans tous les sens du mot, une pièce devenue interminable d’ennui. Brechterie de quatre sous où nous préférerons voir une vanité plutôt qu’un cynisme.

Sans doute MM. Perceval et M. Fisbach n’ont-ils pas pris le temps de visiter la passionnante exposition « Vilar connais pas ». Comme quoi, il ne suffit pas de rappeler sur les affiches que ce festival est le 58e pour que l’héritage soit fécondé. Heureusement, il y eut le OFF. Ainsi me suis-je rendu, en dépit des silences de la presse nationale, à la caserne des pompiers pour Noce de Jean-Luc Lagarce. Dans la mise en scène efficace de Christine Berg nous est servie par Ici et maintenant théâtre (Champagne-Ardenne) une fable cruelle, allégorie d’un monde où l’on n’a pas sa place à table. Des acteurs réussissent à transformer l’anneau circulaire d’une table en un obstacle kafkaïen, en l’enjeu d’une féroce lutte des places, en une île au trésor et enfin en une forteresse. Ceux qui n’ont pas été initiés au festin et ceux qui n’y étaient que tolérés s’y sont réfugiés pour défendre les bons morceaux et quelques cadeaux dont ils se sont emparés. La violente critique, rehaussée de beauté amère, et d’une présence d’acteurs étrangement professionnels, déclenche l’enthousiasme. Ainsi le OFF parvient à faire goûter le plaisir du texte cher à Vilar tout en prenant des risques avec un acteur souffrant, aigu et novateur.

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